La socialisation par le travail hier et aujourd’hui

Les Giménologues, le 2 septembre 2016
vendredi 2 septembre 2016
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[Toutes ces luttes syndicales] sont nécessaires à l’intérieur du capitalisme, tant que les travailleurs ne savent pas en sortir. Mais cela tourne toujours de manière forcenée dans le circuit fermé du capitalisme ; ce qui se passe au sein de la production capitaliste ne peut mener qu’à une intégration toujours plus marquée en elle.

Gustav Landauer 1911, Incitation au socialisme (en français in (Dis)continuité n° 27, 2007).

Pour envisager de pouvoir contredire le constat qu’il n’y a – dans les années trente comme aujourd’hui – qu’une utopie à l’oeuvre, celle du capital, il faudrait qu’une prochaine insurrection « ne se réapproprie jamais les éléments de la propriété capitaliste pour reprendre la production à son propre compte. […] [Ce qui annoncerait] la possibilité d’un rapport des individus entre eux qui n’ait pas le travail pour contenu [1] . »

En mai dernier, à Paris, en pleine bagarre contre la « loi travaille ! », l’émission de radio « Sortir du capitalisme » nous a donné la parole [2], et nous avons distribué le texte ci-dessous sur la place de la Commune.
Il nous semble pertinent de mettre en regard l’évolution de la socialisation par le travail au cœur du système capitaliste et l’expérience inédite vécue dans une partie de l’Espagne en 1936 d’abolition du salariat, « au nom de la dignité », qui plus est associée à la volonté d’être libre collectivement [3].

Aujourd’hui, alors même que la valorisation par le travail est en crise et que, simultanément, toute activité devient travail, notre société produit un type d’individu qui ne connaît plus que la liberté pour soi, et pour lequel l’existence est une tentative constante d’auto-valorisation.
Voilà un des aspects centraux de la chape de plomb qu’il s’agit de briser une fois pour toutes.
Nous avons pour notre part beaucoup appris en nous immergeant dans ce monde riche et protéiforme de la militancia anarchiste, dans une « culture » qui a su proposer une intéressante tension entre individu et collectif.

Tract distribué au printemps 2015 [4]
De la socialisation par le travail


Tant que les hommes reconduisent le rapport social capitaliste, ils sont précisément dans l’incapacité d’en imaginer un autre

Il nous semble qu’hier comme aujourd’hui « critiquer le capitalisme du point de vue du travail est une impossibilité logique, car on ne peut critiquer le capital du point de vue de sa propre substance. Une critique du capitalisme doit remettre en cause cette substance même et donc libérer l’humanité de sa soumission à la contrainte du travail abstrait [5] ».
Par « travail abstrait », nous entendons le travail considéré en faisant abstraction de toutes ses déterminations particulières, et seulement mesuré au temps, sans aucun autre contenu. Cette activité est alors parfaitement indifférente à ce qu’elle produit.
Dans la société capitaliste, la valeur est formée par le travail vivant au sein de la sphère de la production, et non par l’échange qui appartient à la sphère de la circulation. Le but de la production n’est pas la fabrication de biens utiles ; elle n’est qu’un « passage obligé » pour maintenir en marche le mouvement de valorisation du capital :

« Pour pouvoir survivre, les individus isolés sont conduits […] à transformer leur énergie vitale en travail abstrait, et [à] l’introduire dans le procès de valorisation, que ce soit sous la forme de la vente de leur force de travail, ou de la production de marchandises qu’ils lancent par la suite sur le marché. […] Celui qui ne peut pas se vendre ne vaut littéralement rien dans la société capitaliste, et il peut s’estimer heureux s’il est maintenu en vie d’une manière ou d’une autre [6] . »

Le capitalisme a généralisé, pour la première fois dans l’histoire, la catégorie dépréciée de travail, associée avant lui à l’activité des esclaves. L’histoire de la modernité est celle de l’instauration sanglante d’une socialisation nouvelle fondée sur le travail. Le souvenir même de cette violence et des résistances qu’elle a engendrées a été refoulé à coup d’idéologisation positive instillée par la dynamique d’établissement du capitalisme, où la force de travail vivante a été progressivement dominée par la logique d’accumulation du capital.

L’exigence sociale que le travail représente s’intériorise et se reconduit dans la mesure où on le pose comme une activité générique transhistorique ayant pour objet de satisfaire les besoins des hommes. En réalité, la généralisation du travail a engendré un rapport social se détachant de ceux qui le produisent pour les subordonner davantage. Ce nouveau type de dépendance sociale est devenu une structure systémique abstraite et totale, basée sur la transformation de l’énergie humaine en argent en tant que fin en soi irrationnelle. Ce procès s’est engagé de manière aveugle, et aujourd’hui encore, les hommes n’envisagent pas massivement de se détourner de cette totalité appréhendée comme une « seconde nature ».

Au lieu de critiquer ce procès, le mouvement ouvrier, tel qu’il s’est déployé à travers ses partis et ses syndicats, a adopté le « point de vue du travail », et a conçu la valorisation du capital comme un fait positif. Il est devenu lui-même un accélérateur de la société du travail capitaliste en proposant une gestion bureaucratique des travailleurs :

« La position traditionnelle [marxiste] donne de la dignité au travail fragmenté et aliéné. Il est fort possible qu’une telle dignité […] ait été un élément important pour l’estime de soi des travailleurs et qu’elle ait constitué un puissant facteur de démocratisation et d’humanisation des sociétés capitalistes industrialisées. Mais l’ironie de cette position, c’est qu’elle pose implicitement la perpétuation d’un tel travail et de la forme de croissance qui lui est liée comme nécessaires à l’existence humaine. Alors que Marx concevait le dépassement historique du “simple travailleur” comme la condition de réalisation de l’homme, la position traditionnelle fait que l’homme se réalise comme “simple travailleur”. [7] »

La démocratie de la société du travail est le système de domination le plus pervers de l’histoire ; c’est un système d’auto oppression. Il semble aujourd’hui se rapprocher de sa fin, mais tant que les hommes reconduisent le rapport social capitaliste, ils sont précisément dans l’incapacité d’en imaginer un autre.

Arrêtons de réduire notre existence aux soi disant enviables statuts de citoyen ou de producteur. Finissons-en avec l’économie politique

Les Giménologues, le 2 septembre 2016

Autres textes consultables ici : gimenologues.org


[1« Aujourd’hui, l’interdépendance des deux classes est plus étroite que jamais. Ce qui est une autre façon de dire que le prolétariat ne peut pas sauver les emplois que le capital menace sans sauver le capital lui-même, c’est-à-dire travailler plus dur pour moins de salaire. La qualification du travail étant partie d’entre les mains du travailleur pour s’incorporer dans le capital fixe, le prolétariat ne peut plus soutenir, comme dans la domination formelle, qu’il pourrait simplement s’approprier les moyens de production et produire sans les capitalistes. Cette prétention était déjà une illusion pour les ouvriers de métiers. Aujourd’hui, même les travailleurs qualifiés savent que la plupart des conditions matérielles-techniques de leur activité sont incorporées à la machine, à l’ordinateur, au véhicule qui est leur moyen de travail. Autrement dit, la fonction de la propriété n’est plus –si elle l’a jamais été – de jouir de ses revenus, mais d’assurer la gestion d’un appareil de production et de reproduction qu’elle a développé, précisément, pour qu’il échappe complètement et définitivement au contrôle de la classe ouvrière. Même si elle éliminait tous les capitalistes toucheurs de dividendes, une révolution ouvrière qui n’envisagerait que de réapproprier les moyens de production ne pourrait échapper à en confier la gestion à une catégorie particulière de travailleurs qui deviendraient le capitaliste collectif. L’autogestion est aujourd’hui une chimère pour cadres. » Extraits de « Activité de crise et communication », de Bruno Astarian, 2010.

[3Cela se tenta en Aragon quelques mois durant, tandis qu’en Catalogne la reprise du travail et d’une partie de l’appareil de production par les prolétaires insurgés s’inscrivait directement dans le retournement contre-révolutionnaire de l’insurrection.

[4Extrait de ¡A Zaragoza o al charco ! Aragon 1936-1938. Récits de protagonistes libertaires, Les Giménologues &L’insomniaque, mai 2016.

[5Kurz, Vie et mort du capitalisme, Lignes, 2011

[6Lohoff & Trenkle, La Grande Dévalorisation, Post-Éditions, 2014.

[7Postone, Temps, travail et domination sociale, Mille et Une Nuits, 2009, pp. 112 et 113.


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