Entretien avec Octavio Alberola Surinach

samedi 20 juillet 2013
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Á la suite de la publication des « Itinéraires » de Jordi Gonzalbo, article 568 et du livre sur les GARI article 570, nous plaçons cet entretien avec un ami de Jordi, Octavio Alberola, aimablement communiqué par les éditeurs du CRAS de Toulouse.

Nous signalons par ailleurs qu’Octavio Alberola vient de publier en espagnol :

Pensar la utopía en la acción. Trazas de un anarquista heterodoxo
1950-1975 : en el exilio y en la clandestinidad
1975-2013 : en la “Transición” y la “Democracia”

Bombarda Edicions
bombarda.edicions@gmail.com
657 48 55 31 - Lavern (Subirats-Alt Penedès)
Primera edición, mayo 2013

Ce livre peut être consulté et téléchargé en suivant ce lien :
http://issuu.com/lavern/docs/pensar...
www.fvillagrasa/wix.com/villagrasa

Les Giménologues, le 6 juillet 2013

AU SUJET D’UNE INFILTRATION, D’UNE CONFÉRENCE DE PRESSE…

Entretien avec Octavio Alberola Surinach

(extrait du livre Les GARI – 1974 La solidarité en actes : Enlèvement du banquier Suarez… de Tiburcio Ariza & François Coudray. Édité par le CRAS en mars 2013.

Nous avons souhaité dans cet entretien avec Octavio Alberola Surinach revenir sur quelques épisodes publics de l’histoire des GARI. Octavio a été présenté par les médias espagnols comme l’instigateur de l’enlèvement du banquier Suarez, on peut constater à la lecture de ce document qu’il n’en n’est rien. À notre connais-sance, Octavio était le membre des GARI le plus ancien dans le combat contre la dictature franquiste. Il était impliqué depuis la fin des années 1950 dans cette lutte, et plus précisément dans l’action armée contre la dictature depuis le début des an-nées 1960. Il est celui qui a reconnu et dénoncé après son arrestation en mai 1974 la présence dans le réseau « Primero de Mayo » d’un indicateur de police. « Réseau » qui était chargé de revendiquer l’enlèvement de Baltasar Suarez en Espagne et de la réception de la rançon. Indicateur qui, après la libération du banquier Suarez, est à l’origine en mai et juin 1974 de l’arrestation de libertaires en France et en Espagne. Octavio était le représentant de ce réseau lors des réunions de la coordination, et donc au plus proche de ces épisodes.

À la suite de diverses correspondances (entre les années 2000 et 2012) avec Octavio nous avons reconstitué brièvement son histoire politique, les circonstances qui l’ont amené à faire partie de la coordination de groupes autonomes qui vont en-lever Baltasar Suarez et abordé quelques phases de cette année 1974. Octavio n’a refusé aucune des questions posées, cela ne veut pas dire que toutes ses réponses soient limpides et partagées par tous les acteurs.

Octavio Alberola Surinach est né en 1928 en Espagne à Alayor (île de Menor-ca). Son père José Alberola Navarro (1895-1967), instituteur de l’école « L’Escuela Moderna » fondée par Francisco Ferrer Guardia (1), était membre de la CNT, collaborateur de la presse libertaire et administrateur du journal Solidaridad Obrera. Au début des années 1930 José est incarcéré avec de nombreux militants libertaires. Après le soulèvement des militaires fascistes le 18 juillet 1936 et pendant la période révolutionnaire, José est conseiller culturel au Conseil Régional de défense d’Aragon. À la suite de la victoire des franquistes en février 1939, au milieu de l’année Octavio suit sa famille qui s’exile au Mexique (2). En 1950, étudiant à l’Université de Mexico en génie civil, sciences et philosophie, Octavio est arrêté avec quatre autres personnes et incarcéré pendant un mois à Mexico pour ses activités en tant que réfugié au sein des jeunesses libertaires mexicaines. Au Mexique, il devient membre de la FIJL et de la CNT. Au début des années 1960 il est en Europe et il s’intègre à la lutte clandestine. En 1962, au sein du DI (Défense intérieur) il est le représentant de la FIJL. Il mène à partir de ce moment avec la FIJL ou avec les GARI diverses actions contre la dictature jusqu’à la mort de Franco en 1975.

Question : Que penses-tu de l’agitation ou lutte armée que mènent certains groupes en Europe au début des années 1970 ? As-tu des contacts avec certains d’entre eux ?
Octavio : Au moment où certains groupes européens, se réclamant vaguement d’un idéal prolétaire plus ou moins internationaliste, prônent la lutte armée, je dénonce la répression qui s’abat brutalement contre eux, comme je dénonce aussi leurs pré-tentions révolutionnaires élitistes. Car, si je considère que l’on doit être solidaire avec tous ceux qui soufrent de l’exploitation et de la domination, et plus encore avec ceux qui sont persécutés et réprimés pour lutter contre le système qui exploite et domine, je considère aussi que l’on ne peut pas se substituer à eux, et les libérer à travers une avant-garde. Donc, même si j’ai participé à des actions de solidarité contre la brutale répression dont ils étaient victimes, je n’avais pas de contact direct avec eux.

Q : Alors que règne la démocratie, est-ce que tu penses qu’utiliser les armes est jus-tifié ?
Octavio : Pour moi, le problème ne se pose pas de cette manière-là ; car, même lors-que règne la « démocratie » parlementaire et que les droits d’association et d’expres-sion sont respectés, il y a des injustices. Donc, on doit les dénoncer et les combattre… Bien sûr, si les victimes de ces injustices passent à l’action directe, je ne les condam-nerai pas. Mais lutter pour que, dans un régime démocratique, cessent les injustices, c’est une autre chose ; car le problème majeur c’est la prise de conscience collective pour changer la société. Je considère que la lutte armée est justifiée quand le pouvoir que l’on veut abattre s’impose et se maintient par les armes, sans laisser les peuples se manifester. C’est alors que la violence peut être révolutionnaire, libératrice, et ressentie comme telle par les peuples opprimés.

Q : En Espagne, au cours de la période 1960-début 1970, quels sont les groupes qui ont ce type de pratique ?
Octavio : Après la mort, en 1960, du dernier des frères Sabaté (3) et les actions entre 1959-1960 de l’éphémère Directoire Révolutionnaire Ibérique de Libération (DRIL) et jusqu’à 1973 (le MIL), outre les nationalistes de l’ETA et les libertaires, il n’y a pas d’autres groupes qui participent à la lutte armée. Au début de 1962, le Front de Libération Populaire (FLP) parlait d’un processus de lutte armée, mais il a disparu après les arrestations de juin de cette même année.

Q : Dans quel pays vivais-tu en 1973 ?
Octavio : Je résidais en Belgique, car après mon arrestation en février 1968 à Bruxelles et mes cinq mois de prison, j’y suis resté assigné à résidence de juillet 1968 à mai 1974. Je travaillais dans un institut médico-psycho-pédagogique en tant qu’éducateur. Je venais de temps en temps clandestinement en France pour rencontrer mes camarades.

Q : À quel moment as-tu entendu parler de l’activité du MIL ?
Octavio : Je ne m’en souviens pas avec exactitude, mais je crois que c’était avant les arrestations de septembre 1973, et par le biais des « informations » qui nous provenaient de nos camarades d’Espagne.

Q : Comment prends-tu contact avec les groupes autonomes français (dont certains vont participer aux GARI) ?
Octavio : J’avais des contacts avec ces groupes autonomes français à travers mes camarades espagnols de la FIJL qui militaient dans la mouvance anarchiste française, car je continuais en Belgique à collaborer avec eux dans les activités de propagande anarchiste et de solidarité envers les prisonniers politiques en Espagne.

Q : Quand décides-tu d’apporter une solidarité concrète aux emprisonnés du MIL ? Pourquoi le groupe de Toulouse composé d’ex-MIL fait-il appel à toi ?

Octavio : Dès que le groupe de Puig Antich a été arrêté, mes camarades espagnols (en particulier ceux de Toulouse) m’ont informé de la gravité de la situation et plus tard m’ont demandé si j’étais disposé à venir en France clandestinement pour participer à l’organisation d’une action de solidarité pour sauver Puig Antich et ses camarades. J’ai répondu affirmativement et je suis venu… En novembre ou décembre 73, j’ai fait la connaissance de Sébas (J.-M. Rouillan), de Cricri (J.-C. Torres) et de quelques autres membres de ce groupe, car ils m’ont été présentés comme militants actifs et décidés à faire des actions de solidarité en faveur des antifranquistes et libertaires emprisonnés. Ce qu’ils me dirent à l’époque (et qu’aurait pu confirmer le camarade Marcelino Boticario (4), c’est qu’ils croyaient que je pouvais réunir encore les camarades et les moyens pour faire une action de cette importance. Donc, pas seulement parce que j’avais de l’expérience pratique, mais surtout parce qu’ils pensaient que je pourrais arriver à organiser l’enlèvement rapidement, car la situation en Espagne nous obligeait à agir très rapidement.

Q : Ta participation à cette action est individuelle ou tu représentes un collectif ? Le « groupe » Primero de Mayo existe-t-il encore à ce moment-là ?
Octavio : Ma participation a été individuelle, je ne représentais aucun collectif ; j’étais
Au sujet d’une infiltration, d’une conférence de presse…
un électron libre, mais je pouvais compter avec l’aide de camarades ayant participé aux actions du groupe Primero de Mayo, qui n’existait plus de manière formelle.
Q : Le premier enlèvement envisagé en janvier 1974 n’a pu se faire à cause des arrestations à Paris. Le projet n’est pas abandonné, il est repris par une nouvelle coordination. Outre le groupe composé d’ex-MIL, qui forme politiquement cette coordination GARI ?
Octavio : Que je sache, les autres groupes impliqués ne sont pas des groupes issus d’une organisation ou d’une structure organisée. Il s’agit de militants sensibilisés contre la répression franquiste.
En ce début 1974, au moment où se constitue la coordination, la plupart des membres qui la composent ne savent rien ou ont peu d’éléments sur l’activité de la FIJL et du réseau « Primero de Mayo » en France et en Europe au cours des années 1960. En dehors de ceux du réseau « Primero de Mayo », les groupes de la coordination se sont formés dans le prolongement de Mai 1968 et aucun document d’information susceptible d’informer les nouveaux militants ne circule sur la période de la FIJL. À part les Toulousains qui vont participer au MIL et un ou deux membres proches des idées anarcho-syndicalistes, pour les autres la situation en Espagne n’est pas une priorité et la critique des organisations mêmes, libertaires ou anarchistes, ne favorisent pas les relations. L’un des acteurs de la coordination, fils d’Espagnols, le confirme : « Nous fréquentions un peu plus que d’autres les milieux espagnols, nous n’avions pas connaissance des activités de la FIJL, car nous ne nous intéressions pas particulièrement au problème espagnol et privilégiions avant tout le combat en France. De plus, pour nous, la FIJL faisait partie des “vieilleries” organisationnelles (CNT, FAI, FA, ORA…) que nous rejetions. Ce n’est qu’après 1974 qu’on a eu des contacts avec eux. »

Q : Lorsque tu donnes ton accord pour cette action, tu es connu de nombreuses polices en Europe pour tes activités au sein de la FIJL, tu es accusé par l’État espagnol d’être à l’origine d’actions explosives sur son territoire et notamment de diverses affaires d’enlèvements (Italie en 1966, Belgique en 1968 et Paris en 1970). Sitôt le banquier Suarez enlevé, ton nom est déjà cité dans les médias. De fait, le risque était multiplié pour toi, mais aussi pour les autres participants. Pourquoi t’es-tu engagé physiquement dans cette histoire ? Pourquoi ne t’es-tu pas contenté d’être simplement un conseiller ?
Octavio : Oui, je le savais et eux aussi, et nous en avons parlé longuement ; mais il y avait urgence… Donc, finalement j’ai accepté, car j’ai compris qu’ils manquaient d’expérience pour ce genre d’action. La suite m’a montré qu’il fallait m’impliquer à fond pour qu’elle aboutisse. Et même si j’avais été arrêté avant de la réaliser, tous étions d’accord que mon arrestation servirait pour alerter l’opinion publique sur le sort de nos camarades qui risquaient le même sort que Salvador. Par sécurité, j’ai exigé de n’avoir aucun contact avec les groupes qui ont réalisé l’enlèvement.

Q : Comment la personnalité enlevée en mai 1974 a été choisie ? Quels étaient les objectifs de cette action ? À quoi devait servir la rançon demandée ?
Octavio : Étant donné les circonstances du moment (peu de temps pour agir et les difficultés matérielles et de tous ordres pour organiser une action de ce type), les personnalités choisies l’étaient en fonction de ces circonstances-là. L’objectif était d’obliger la presse à s’occuper sérieusement de nos camarades emprisonnés en Espagne afin de mobiliser l’opinion publique en leur faveur et obliger le gouvernement franquiste à faire marche arrière… La demande de rançon devait servir à continuer les actions de solidarité en faveur des prisonniers du régime franquiste.

Q : Est-ce que l’exécution de Baltasar Suarez avait été envisagée si aucune revendi-cation n’avait abouti ?
Octavio : Non, à aucun moment n’avait été envisagée une décision de cet ordre-là. Nous ne l’aurions jamais fait, car notre objectif et notre éthique étaient contre ce type de comportements propre aux autoritaires.
Comportements qui, en plus d’être inefficaces, desservent la cause. Tuer un homme froidement, ce sera toujours un crime ! Une autre chose est de tuer pour défendre sa vie, dans la lutte contre les forces de la répression.

Q : Sans entrer dans les détails, quelle était l’ambiance au sein des GARI avant ton arrestation ?
Octavio : Les rapports au coeur des GARI ne furent pas toujours relaxes, mais c’est le résultat aussi des circonstances. Même chez les anars, les libertaires et les antiauto-ritaires, ce n’est pas toujours la fraternité et le rejet du pouvoir. Nous sommes encore très intoxiqués par le virus (lié à l’éducation) autoritaire. Il ne faut pas oublier que ce n’est pas facile de s’enlever de la tête toutes les merdes autoritaires qui nous ont été transmises par la société dans laquelle nous vivons, même si nous la refusons. Donc, il faut en tenir compte et relativiser l’incohérence de certains camarades et même la nôtre. Chez les GARI comme dans d’autres groupes, ce n’était pas toujours l’anarchie parfaite. Mais l’important c’était et c’est, je le crois, d’essayer de dépasser les contra-dictions et d’apporter notre solidarité à ceux qui en avaient un besoin urgent.

À propos d’infiltrations policières au sein des GARI

Si certains journaux comme France-Soir (articles de Roger Colombani), L’Aurore (articles de Jacques Lesinge), ou L’Indépendant de Perpignan… au cours et après l’affaire Suarez ont écrit n’importe quoi, le pompon revient au journal Libération. Un journal créé au printemps 1973 principalement par des membres de la GP (Gauche Prolétarienne), mais qui va s’ouvrir à d’autres courants (des antiautoritaires vont y participer). Ce quotidien qui veut rendre la parole au peuple, aux lecteurs, et se tenir au plus proche des luttes sociales, ne va jamais publier un seul communiqué des GARI pendant la détention de Baltasar Suarez. Il va s’illustrer par contre le 28 mai en publiant l’article « Affaire Suarez : Des barbouzes dans le commando » signé PC. À la suite de cet article complètement loufoque divers documents seront envoyés au journal Libération, un communiqué des GARI ainsi que le texte « Il faut hurler avec les loups » signé Groupe Autonome de Résistance à l’Intoxication. Deux documents que ne publiera pas le journal (lire en annexe page 242 l’article de Libération, ainsi que les deux textes censurés). Si fin mai les GARI rejettent l’idée d’une infiltration policière, ce n’est plus le cas courant juin 1974. Parmi les membres supposés des GARI arrêtés, l’un d’entre eux, Octavio Alberola Surinach, incarcéré à la prison de Fresnes, dénonce Inocencio Martínez comme collaborateur de la police espagnole et responsable des arrestations dès la libération du banquier.
Au cours de l’instruction, les incarcérés du réseau « Primero de Mayo » appren-dront que dès l’enlèvement du banquier, le 3 mai, les services spéciaux de la direc-tion des Renseignements Généraux avaient confirmé aux enquêteurs de la Brigade Criminelle l’implication du groupe « Premer Mai ». Ils découvrent qu’à la suite d’un « renseignement » parvenu aux enquêteurs ils étaient surveillés et filés, dès le 5 mai pour les uns et le 11 mai pour d’autres. Après la libération de Suarez, la presse et notamment les journaux ABC, Le Monde et France-Soir publieront quelques informations contenues dans les dossiers d’instruction franco-espagnols :

« Selon le quotidien ABC la police française avait été avertie par la police espagnole de la présence à Paris d’Octavio Alberola Surinach, l’un des leaders du groupe anarchiste « Primero de Mayo ». Selon ABC le nom de M. Baltasar Suarez figurait sur une liste de possibles victimes d’un enlèvement établie par des Espagnols résidant en France et saisie par la police française sur l’un des amis d’Octavio Alberola Surinach. » (Le Monde du 7 mai 1974)
« … Quelques mois avant l’enlèvement du directeur de la Banque de Bilbao les autorités espagnoles avaient averti la brigade criminelle que des anarchistes avaient formé le projet d’enlever en France des personnalités qu’ils accusaient de collabo-rer étroitement avec le régime du général Franco… Les Espagnols avaient égale-ment fourni les identités des militants susceptibles d’être mêlés à ces rapts : Octavio Alberola Surinach, 46 ans, et Inocencio Martínez, 48 ans. » (France-Soir du 13 juin 1974)

Q : Nous sommes en avril 1974, deux semaines avant l’enlèvement de Baltasar Suarez, et d’après les articles de presse et documents de cette période, tu as été interpellé le 17 avril 1974 (5), et expulsé de France deux jours plus tard. Dans quelles conditions as-tu été intercepté par la police française ? Par hasard ? Tu étais seul ?

Octavio : En effet, deux semaines avant l’enlèvement j’ai été interpellé à Paris à la sortie du métro Rambuteau par la police politique, les Renseignement Généraux, car ils avaient été informés que j’étais rentré clandestinement en France (à cette époque j’étais assigné à résidence en Belgique). Contrairement à ce qui a été écrit, j’étais seul et, à ce moment-là, j’ai pensé que j’avais été repéré autour des bureaux de la compagnie espagnole Iberia. Ils m’ont emmené dans un cachot du Palais de Justice (la Souricière), après m’avoir fait signer un arrêté d’expulsion du territoire français qui datait de 1968, au moment où j’avais été arrêté en Belgique, mais qu’ils ne m’avaient pas communiqué. Le but de cet arrêté était de m’empêcher de circuler légalement en France. Ils voulaient me garder en m’accusant d’entrée illégale, mais le problème pour eux était que j’avais sur moi un passeport mexicain périmé mais à mon nom… De plus, ma compagne, voyant que je n’arrivais pas au rendez-vous, a alerté mon avocat Maître Dechezelles, qui a pu confirmer que j’étais arrêté… Alors, ils ont informé Le Monde qui a publié une note annonçant mon arrestation à Paris. À l’époque, Chirac était ministre de l’Intérieur et, comme il devait y avoir les élections présidentielles en France, il a hésité à me garder emprisonné, et après deux jours de négociations avec les autorités belges (qui ne voulaient plus me recevoir), Chirac a décidé de m’envoyer avec les RG à la frontière belge pour négocier avec un commissaire belge de la frontière mon expulsion vers la Belgique. Celui-ci a accepté finalement que les gendarmes français me déposent la nuit dans un petit poste de frontière où les douaniers n’étaient pas au courant… et ne savaient pas quoi faire… Ils ont téléphoné à leur chef (le commissaire belge en question) qui leur a dit de me laisser entrer en Belgique. Ils m’ont emmené avec leur camionnette jusqu’à Mons où j’ai téléphoné à mon avocat belge qui m’a dit de me cacher, car le ministre de Justice belge lui avait dit que, si je revenais, je serais arrêté pour n’avoir pas respecté mon assignation à résidence. Alors, j’ai décidé de retourner clandestinement en France avec l’aide de mes copains libertaires espagnols qui résidaient près de Valenciennes et à travers lesquels je revenais très souvent en France.

Q : Un compagnon ayant participé à la coordination GARI nous a écrit : « Lors de l’arrestation d’Octavio à Paris, au métro Rambuteau, il était avec un autre camarade, Germinal Clémente Perez (6). Germinal faisait partie du groupe des Espagnols. J’ai discuté avec lui de cet épisode, c’était en 1975. Selon lui, les flics étaient au courant de l’affaire. Plus encore, ils savaient que la cible était le directeur d’Iberia. Comme on le voit, les informations dont ils disposaient étaient précises. La question est : pourquoi les flics ont-ils donné cette information alors qu’ils pouvaient réaliser une belle opé-ration ? Selon Germinal, ce que les flics lui ont laissé entendre c’était que les jours de Franco étaient comptés et qu’il en était de même pour le franquisme. L’Espagne en-trerait alors dans une nouvelle phase de son histoire et ils voulaient s’éviter une affai-re merdique pour eux. Ce raisonnement démontrait une certaine finesse politique… Germinal à la suite de son interpellation et aux informations qui étaient en possession des flics, se retire de l’affaire. Persuadé qu’il y avait une taupe parmi nous… »

Ces interpellations de toi et de Germinal sont confirmées dans le document Extrait des minutes du greffe de la cour d’appel de Paris du 24 avril 1979 du dos-sier de l’instruction judiciaire. Connaissais-tu Germinal Clémente ? Germinal devait participer à l’opération de l’enlèvement ? As-tu les raisons de son retrait pour cette action ?

Octavio : Je ne connaissais pratiquement pas Germinal. Je l’avais vu deux ou trois fois…, mais je crois me rappeler qu’on m’avait donné son adresse au cas où il me serait nécessaire de me cacher… à Paris. Sa participation à l’enlèvement n’était pas directe, et encore moins après son interpellation…

Q : Confirmes-tu que tu étais seul lorsque tu as été interpellé en avril 1974 ? As-tu eu connaissance de l’interpellation de Germinal au métro Rambuteau ou ailleurs dans Paris ?

Octavio : En effet, on a été arrêté le même jour, mais j’étais seul lors de mon arres-tation. J’ai nié le connaître. J’ai eu connaissance de son interpellation à mon retour en France…

Q : As-tu eu l’occasion de discuter par la suite avec Germinal de son interpellation ?
Octavio : Non.

Q : Lors de ton audition, as-tu senti que les flics étaient au courant que l’enlèvement d’une personnalité espagnole était envisagé ?
Octavio : J’ai compris qu’ils étaient seulement à ma recherche… Nous avons cru alors que c’était la police belge qui les avait prévenus de ma disparition de Belgique.

Q : D’après un dossier d’instruction judiciaire et divers médias (Le Monde…), lors d’une interpellation en avril 1974 une liste de personnalités espagnoles sur laquelle figurait le nom de Suarez aurait été saisie. Confirmes-tu ce fait ?
Octavio : À l’époque, seul Le Monde a fait état de mon interpellation et rien n’est dit sur Suarez. C’est après notre arrestation à la suite de la libération de Suarez que cette question d’une liste avec le nom de Suarez a été soulevée dans la presse. C’est une interprétation des journalistes informés plus ou moins par la police. Je n’avais aucune liste de personnalités lors de mon interpellation.

Q : Comment expliques-tu les déclarations de Baltasar Suarez au journal ABC disant qu’il avait été prévenu d’un éventuel enlèvement ?
« J’avais été averti que je pouvais être l’objet d’une séquestration, j’avais pris quelques précautions. Ainsi les 17, 18, 19 et 20 avril, je ne suis pas sorti de chez moi par exemple. Passé le premier mai, nous pensions que le danger était conjuré. » ( ABC du 25 mai 1974)

Octavio : À l’époque nous ne savions rien de cela, mais maintenant on peut affirmer que, par le biais de leur informateur Martínez, la police espagnole savait qu’un enlèvement était projeté, mais ne savait pas qui exactement et d’ailleurs précisément nous non plus. Comme Suarez, diverses personnalités espagnoles avaient dû être prévenues par l’Ambassade, puisque, lors de diverses surveillances, des camarades se sont aperçus de l’absence de deux d’entre elles. Mais c’est après mon interpellation au mois d’avril que nous avons décidé de choisir Suarez, car je croyais que j’avais été repéré près des bureaux d’Iberia et le directeur était l’un de nos objectifs.

Q : Concernant Inocencio Martínez que tu dénonces comme collaborateur : à partir de quel moment est-il au courant de l’enlèvement de Suarez ? avant la séquestration ? pendant ? Pour la revendication à Barcelone de l’enlèvement, est-ce lui qui fait le contact avec Luis Andrés Edo et le groupe qui s’en charge ?
Octavio : Il faut aborder les circonstances des arrestations de mai 1974, après la libération de Suarez. À l’époque, et plus encore maintenant, la question d’infiltrations policières au sein de la coordination GARI a été éclaircie et s’est limitée à Inocencio Martínez. Mais il n’était pas un des membres de la coordination. Il ne connais-sait aucun des membres du GARI, sauf moi. Lors de mon interpellation en avril 1974, Martínez savait que j’étais à Paris pour préparer une action. J’ai compris plus tard, après mon arrestation à Avignon, que c’était à travers lui que les flics français avaient été informés de ma présence à Paris et du lieu (autour du métro Rambuteau) où ils pouvaient me trouver… Martínez a appris par la presse et après son enlèvement que la cible était Suarez. Il a participé à la récupération de la rançon quand je l’ai contacté par téléphone à son domicile depuis la Bretagne pour le prévenir de mon arrivée dans sa région d’Alès. Il ne devait pas aller à Barcelone et encore moins pour la revendication. En plus, en principe, il ne devait pas à ce moment-là avoir de contact avec Edo.

Q : Inocencio Martínez vivait à Alès. Quand est-il venu s’installer en France ? Etait-il marié, célibataire ? Avait-il des enfants ? Il travaillait ?
Octavio : La date exacte de sa venue, nous ne la savons pas, mais avant 1960. Il était marié et nous connaissions sa compagne, sa mère et ses filles. La plus petite était alors à l’université et elle était un peu gauchiste. Il était soudeur dans un atelier de mécanique, mais il était souvent en congé maladie et il semble qu’il avait une pension d’invalidité.

Q : Depuis quand fréquentait-il les milieux libertaires espagnols ? Comment est-il entré en contact avec vous ? Etait-il membre de la FIJL ?
Octavio : Il a commencé à fréquenter les milieux libertaires espagnols en 1963 (7), après l’exécution de Granados et Delgado, car il vivait avec sa famille dans le même immeuble que la famille Granados à Alès. Il a contacté alors les copains de la FIJL dont Vicente Marti (8) d’Avignon pour être le contact avec la famille Granados. Ce qui est sûr, c’est qu’avant de participer à une action armée, Inocencio avait participé depuis les derniers mois de 1963 jusqu’à 1966 avec les copains libertaires (FIJL) d’Avignon et de Perpignan à l’organisation et au passage de la propagande en Espa-gne et les copains lui faisaient totalement confiance. En 1966, il a assisté à l’assem-blée des Jeunesses libertaires à Paris, il m’a dit qu’il était disposé à participer à des actions en Espagne et que nous pourrions compter sur lui.

Q : À partir de quel moment tu (vous) as été persuadé que votre arrestation était due à Martínez et qu’il collaborait avec la police espagnole ?
Octavio : Moi et Ariane Gransac, nous avons été sûrs que c’était lui le responsable tout de suite après notre arrestation à Avignon. Nous avons su que la police ne l’avait pas arrêté, malgré le fait qu’il avait été avec nous jusqu’à quelques heures avant notre arrestation. Ce qui a été confirmé quelques semaines après, quand notre avocat a découvert dans les documents de l’instruction un télégramme envoyé par le commissaire Broussard précisant qu’en fonction des instructions reçues de Paris il ne s’occupait plus de Martínez et il mettait tous les agents (200 dans la région) pour nous arrêter, ainsi que les copains de Toulouse qui étaient venus à Avignon nous voir. Il était évident que la police espagnole avait demandé à la police française de couvrir son indicateur. Ce fait nous a permis, lors de notre procès en 1981, de dénoncer une nouvelle fois la complicité entre les autorités françaises et les franquistes.
Dans l’affaire des GARI, il ne faut pas oublier que les groupes qui ont fait l’action de Suarez n’ont été ni découverts ni arrêtés. Donc, il est très probable que, si je n’avais pas appelé Martínez, il n’y aurait pas eu d’arrestations. Sauf celles de Lucio Urtubia et de sa femme, qui étaient filés à Paris avant notre arrestation, et celles des époux Chastel, qui n’avaient rien à voir avec l’enlèvement et qui ont été arrêtés seulement parce qu’ils étaient les propriétaires de l’appartement où la police a prétendu que Suarez y avait été retenu. Appartement où Lucio avait fait des travaux.

Q : Concernant les arrestations de Barcelone, fin juin 1974, liées à la conférence de presse du 7 mai 1974, dans les médias de l’époque et dans votre livre L’Anarchisme espagnol (9), il est écrit qu’elles sont dues au juge français qui instruit l’affaire Suarez. Le juge français connaissait les auteurs de la conférence ?
Octavio : Quelques jours après mon arrestation, quand j’ai pu parler pour la première fois avec mon avocat (Yves Dechezelles), je lui ai fait part de ma conviction que, d’après les circonstances de nos arrestations, Martínez ne pouvait s’échapper et que s’il avait pu le faire c’est qu’il était un collaborateur et qu’il fallait prévenir Edo à Barcelone. Quelques jours après avoir fait la commission, l’avocat m’a dit qu’Alicia Mur (membre de la FIJL) avait passé le message à Luis et qu’il lui avait dit que c’était une élucubra-tion, car il avait vu Martínez à Barcelone et que rien ne s’était passé… Mais quelques jours après Edo a été arrêté avec des camarades pour la conférence de presse. On peut en déduire que là aussi Martínez est à l’origine des arrestations de Barcelone. Le juge français, informé par la police espagnole, n’a fait que collaborer avec l’État franquiste et, en envoyant les commissions rogatoires, il a permis les arrestations.

Q : Martínez a quitté précipitamment la France, la police retrouvera son véhicule à Lyon. Savez-vous s’il est retourné en Espagne ? Et avez-vous eu des nouvelles de lui après mai 1974 ?
Octavio : Nous avons rencontré une de ses filles en 2002 ou 2003 et elle nous a dit, à Edo et à moi, lors de notre rencontre de Barcelone, qu’il avait quitté la France pour l’Espagne tout suite après notre arrestation à Avignon et qu’elles et leur mère l’ont rejoint en Espagne quelques mois après… En 1974, Edo nous avait fait savoir qu’il l’avait rencontré à Barcelone, après la libération du banquier. Inocencio était en contact avec le groupe d’Edo, de France, il leur portait depuis plusieurs années de la propagande. Martínez est parti se cacher en Espagne, non pas pour fuir les polices françaises ou espagnoles mais pour se cacher des libertaires. Après, nous n’avons eu des nouvelles sur lui que lors de la rencontre avec ses filles.

Q : La petite fille de Martínez à la recherche du « passé anarchiste » de son grand père vous aurait rencontré par hasard ?
Octavio : En effet, la rencontre avec les filles de Martínez en 2002 ou 2003 a été possible, car la petite-fille de Martínez, étudiante d’histoire à l’université autonome de Barcelone, cherchant des informations sur les GARI pour faire sa thèse, s’est présentée à la librairie de la CNT (qui n’était plus affiliée à cette organisation) à Bar-celone et elle a rencontré par hasard Luis Andrés, qui lui a demandé pourquoi elle voulait faire son travail sur les GARI. Elle lui a dit que son grand-père, décédé, était anarchiste et qu’il avait été lié aux GARI. Luis lui a demandé le nom… et quand il a su qu’il s’agissait d’Inocencio, il lui a dit qu’elle revienne quelques jours plus tard avec sa mère et qu’elles pourraient me rencontrer. Donc elles sont venues chez Luis et, après qu’elles nous eurent annoncé la mort d’Inocencio par suite de problèmes respiratoires, je lui ai promis de l’aider à faire sa thèse sur les GARI sans rien lui dire sur son grand-père. Mais j’ai parlé à part avec sa mère et je lui ai dit qui était son père, mais que je n’avais pas voulu le dire devant sa fille qui semblait croire que son grand-père avait été un anarchiste.
La fille d’Inocencio est restée très affectée et m’a dit qu’elle allait en parler avec sa soeur pour éclaircir l’histoire… L’autre fille d’Inocencio est venue me voir à Paris et, en se remémorant certains faits, elle a commencé à se rendre à l’évidence… que son père nous avait trahis… pour de l’argent, car peu après son installation à Mollet del Vallés, près de Barcelone, il avait acheté un bar et il l’avait justifié en leur disant que c’était la Banque de Bilbao qui lui avait fait un prêt ! ! ! Elles ont été encore plus loin pour savoir la vérité. Sans lui dire qu’elles cherchaient à savoir la vérité, elles ont rencontré à Madrid le flic (on peut lire son nom dans le bouquin (10) du journaliste espagnol Carlos Fonseca) qui était celui qui le faisait travailler comme mouchard et il leur a expliqué qu’Inocencio s’était offert pour informer la police sur nos activités et qu’il lui avait donné de l’argent et un pistolet. C’était le pistolet qu’Inocencio avait en Espagne et qu’elles avaient vu.

Q : Après les arrestations de Madrid et notamment celles de 1968 en Belgique et de 1970 à Paris, des compagnons de la FILJ comme Salvador Gurucharri, Tomás Ibáñez, Alicia Mur et d’autres en étaient arrivés, en se basant sur des faits précis, à affirmer que Martínez était un collaborateur de la police espagnole. Est-ce que toi et Edo et d’autres avez été informés par ces compagnons que Martínez était un confi-dent et un infiltré ? Si c’est le cas pourquoi ne pas en avoir tenu compte ? Toi et Edo vous aviez une confiance absolue envers Martínez ?
Octavio : Jamais, jusqu’à notre arrestation en 1974, on ne nous a fait part de telles convictions. Je vous rappelle qu’en 1973 il continuait à amener de la propagande de la FIJL de Perpignan à Barcelone. Nous n’avions pas une confiance absolue en Mar-tínez, car il venait de l’émigration économique, mais nous ne pouvions pas douter par principe. La situation ne permettait pas de se poser trop de questions à ce sujet, sauf si c’était pour tout arrêter et rester chez soi.

Q : Martínez est-il un flic infiltré ou un militant « coincé » par la police ?
Octavio : Entre nous il n’y a pas un vrai consensus à ce sujet. Mais tout porte à croire qu’il a été ou bien coincé par la police ou qu’il l’a fait pour de l’argent. À ce sujet, on peut lire dans le livre de Carlos Fonseca la version qu’il a obtenue d’un ancien com-missaire de la police franquiste qui, à l’époque de l’arrestation et de l’exécution de Granados et Delgado, était dans l’équipe de protection de Franco. Selon ce commis-saire, Martínez avait offert, par une lettre envoyée depuis Alès, au ministère de l’In-térieur franquiste sa collaboration avant même que Granados parte en Espagne… Mais nous ne savons pas si ce commissaire donne cette version pour couvrir un autre collaborateur, Jacinto Guerrero Lucas, qui était alors membre de la FIJL et qui a été à l’origine du voyage à Madrid de Joaquín Delgado pour rencontrer Granados. En 1985, Guerrero Lucas est réapparu publiquement comme assesseur au ministère de l’Intérieur espagnol pour la guerre sale menée par le GAL. En 1963, Guerrero Lucas était déjà un informateur de la police et, pour moi, c’est lui qui a provoqué l’arrestation de Delgado et Granados.

Q : Ce n’est qu’après les arrestations de 1974 que Luis Andrés Edo reconnaît qu’Inocencio Martínez est un indicateur de police. Il le confirme dans un article paru en décembre 2005 dans Solidaridad Obrera (11) dans lequel il affirme qu’il est responsable de l’arrestation de Delgado et Granados, et en 2006 dans La CNT en la en-crucijada (12) il l’accuse d’être à l’origine des arrestations de Madrid en 1966. Est-il responsable d’autres arrestations (13) ?
Octavio : Nous en avons parlé avec Edo, mais nous n’avons pas eu la preuve que Martínez soit le responsable des arrestations de Delgado et Granados. Et même Edo, qui est tombé avec Alicia Mur et trois autres personnes dans l’échec de l’enlèvement prévu à Madrid en 1966, où tout le groupe avait été arrêté sauf Inocencio Martínez, n’avait pas cru à l’époque à sa responsabilité. Bien que maintenant, avec le recul, on peut le penser… C’est une des possibilités. Mais, il y a le doute et on se demande si ce n’est pas à ce moment-là que la police franquiste l’a coincé, car il était prévu qu’il rentre en France le jour avant les arrestations. Il y a un autre fait : en 1968, j’ai été arrêté à Bruxelles en possession d’une arme quand nous étions en train de préparer l’enlèvement de l’ambassadeur d’Espagne près la Communauté européenne, Alberto Ullastres ; là aussi Martínez a réussi, une nouvelle fois, à ne pas être arrêté et à fuir. Mais ce n’est qu’après les arrestations de mai 1974, que nous avons eu la certitude que c’était un collaborateur.

Sur la conférence de presse à Barcelone

Pour orienter l’enquête policière sur la piste espagnole, la coordination avait accepté que l’enlèvement de Baltasar Suarez soit revendiqué en Espagne. C’est le réseau « Primero de Mayo » qui s’en chargea. Le rapt est revendiqué à l’AFP de Ma-drid et notamment lors d’une conférence de presse à Barcelone au nom des GARI, par un groupe qui souhaite la reconstruction du mouvement anarcho-syndicalisme en Espagne. Cette orientation politique donnée aux GARI sera reprise par l’ensem-ble des médias. Ce fait sera mal vécu, autant par les membres du MIL incarcérés que par divers groupes des GARI qui y verront une manipulation, une utilisation, une tentative de récupération et un détournement de leur lutte. Mais il faut relati-viser cette colère, car, lors des diverses assemblées de la coordination, il n’a jamais été exigé que tous les textes ou prises de paroles signés GARI soient soumis avant diffusion à toutes les composantes de la coordination. La proximité politique entre la plupart des groupes avait de fait créé une certaine confiance. Les vieux briscards du réseau « Primero de Mayo » ont su profiter de cette erreur de jeunesse et contourner l’obstacle pour y placer leur programme.

Q : Pour en venir à cette conférence de presse qui s’est tenue le 7 mai 1974 à Barce-lone, le groupe d’Edo ne se revendique pas des GARI. Il se présente comme membre d’un « noyau libertaire qui travaille pour la reconstruction du mouvement anarcho-syndicaliste. Nous avons l’engagement de nos responsabilités, pour expliquer et revendiquer le rapt réalisé par les GARI ». Cette conférence a été répercutée par la presse bourgeoise en Europe et a donné une coloration anarcho-syndicaliste aux GARI. C’est étonnant, car la majorité des courants qui ont formé les GARI étaient sur des positions critiques vis-à-vis des bureaucraties syndicales (CNT ou autres) ou opposés au syndicalisme.
Octavio : Le ou les GARI n’était qu’un sigle (en plus, c’est moi qui l’ai proposé peu de temps avant l’enlèvement du banquier) pour revendiquer l’action. Après notre arrestation en mai 1974, certains camarades ont continué à l’utiliser et même, après, à le dissoudre ! On a été d’accord au sein des GARI pour que l’action soit revendiquée à Barcelone par le groupe d’Edo pour des raisons tactiques et tous savaient que ce groupe-là était formé par des militants proches de la FIJL et de la CNT, et que cette coloration pouvait être efficace pour orienter dans une autre direction les recherches policières que celles des groupes autonomes français.

Q : Est-ce que les membres des GARI savaient comment allait se dérouler cette confé-rence de presse ? Avaient-ils pris connaissance et débattu du texte du « Comité Liberta-rio Anti-represivo » ? Étais-tu toi-même au courant de ce texte qu’Edo a rendu public ?
Octavio : Nous savions seulement qu’ils allaient la faire à Barcelone au nom de ce groupe et dans ces moments-là on n’a pas le temps de débattre beaucoup, on se met d’accord sur les grandes lignes. C’est tout ! Je n’étais pas au courant du texte, pour moi l’important à ce moment-là c’était que l’action puisse être revendiquée à Bar-celone. Ce qui me préoccupait beaucoup, c’était la réussite de l’action : la solidarité pour les emprisonnés ! Et même aujourd’hui je crois que c’est cela l’important : que des militants de « tendances » différentes se soient mis d’accord pour faire une action de solidarité envers d’autres militants sans nécessairement partager le même sens de la lutte.

Q : Au sein des GARI, il n’y avait donc pas de tendance anarcho-syndicaliste ? Comment toi par exemple tu te définissais ? et Edo ?
Octavio : Parler d’une tendance anarcho-syndicaliste dans les GARI, c’est du délire pur. Tant Edo, qui revendiqua l’enlèvement à Barcelone, que moi, nous étions très mal vus par les bureaucraties syndicales de la CNT. Nous avons réagi exclusivement par solidarité et à aucun moment nous avons pensé faire du GARI un groupe ou un mouvement. À ce moment-là, ce qui nous préoccupait c’était la solidarité ! On était, plus que des groupes autonomes, des individualités autonomes. Lorsqu’ils sont venus me chercher pour organiser une « action de solidarité », j’étais assigné à résidence en Belgique et la solidarité visait les persécutés et pas seulement le MIL. Chacun se définissait plus ou moins libertaire ou antiautoritaire, mais pas lié à une organisation. Edo se définissait comme anarcho-syndicaliste, mais il a agi par soli-darité. Mais c’est vrai que l’objectif du groupe Edo était de dénoncer la répression franquiste et dans le même temps de démontrer que l’anarcho-syndicalisme était présent en Espagne.

L’après Suarez

Q : Après votre arrestation en mai 1974, étais-tu au courant de la série d’attentats qui devaient avoir lieu en juillet ? Qu’elle était ta (votre) position ? Comment as-tu vécu les choses ?
Octavio : Oui j’en avais été informé, et nous avions décidé d’en laisser l’opportunité aux copains qui n’avaient pas été repérés. Mais nous n’étions pas d’accord pour que le sigle GARI soit utilisé.

Q : En février 1975, tu es mis en liberté provisoire, pourquoi n’es-tu pas expulsé de France comme en avril 1974 ?
Octavio : C’est simple : j’étais accusé d’avoir commis un délit grave en France et donc ils voulaient me (nous) juger en France. C’est seulement après notre jugement en 1981 et la victoire de Mitterrand que j’ai pu obtenir (grâce à l’intervention de Régis Debray (14) auprès de Gaston Deferre, ministre de l’Intérieur) que mon arrêté d’expulsion soit levé et que je puisse avoir des papiers normaux pour sortir de France et voyager, puisque Franco était mort depuis 1975 et que j’étais amnistié en Espagne (loi d’amnistie d’octobre 1977).

Q : Ton activité politique a toujours été clandestine ? Est-ce que ton regard est tourné seulement vers l’Espagne ?
Octavio : Mon activité politique a été à certains moments clandestine et à d’autres moments ouverte… L’activité que j’ai menée a dépendu des conditions politiques générales du pays où je me trouvais et de la lutte pour laquelle je me suis engagé. Par exemple : au Mexique, dans les années 1956-1959, j’ai eu une activité légale (avec les anarchistes mexicains du journal Regeneración, comme au sein des mouvements étudiants et avec les Cubains qui dénonçaient la dictature de Batista) et aussi illégale (actions d’aide aux guérilleros cubains, guatémaltèques, etc.). J’ai été toujours engagé dans la lutte contre la dictature franquiste, mais j’ai été toujours solidaire de tous ceux qui luttaient contre les dictatures et le système capitaliste. À partir de la mort de Franco, et jusqu’à notre jugement en cour d’assises en 1981, je me suis contenté d’aider mes camarades à la reconstitution du mouvement libertaire en Espagne, mais j’ai participé à certaines des activités des mouvements anarchistes français, anglais, italien, etc., et aussi aux activités de solidarité avec les Latino-Américains qui luttaient contre des dictatures (Argentine, Chili, Uruguay, Brésil, Bolivie, Cuba, etc.). À partir de 1990 et pendant plus de dix ans, j’ai été un des animateurs de l’émission Tribune latino-américaine sur les ondes de Radio Libertaire à Paris.

Q : Nous sommes en 2009, mènes-tu toujours des combats ?
Octavio : Depuis longtemps, je collabore activement avec les camarades libertaires latino-américains et, en particulier, avec les camarades cubains du Mouvement Libertaire Cubain. Avec d’autres camarades français et espagnols, nous avons créé le Groupe d’aide aux libertaires et syndicalistes indépendants à Cuba (GALSIC) et nous publions le bulletin Cuba libertaria. Depuis 1995, avec plusieurs camarades espagnols, nous avons organisé des campagnes pour la réhabilitation de nos camarades Joaquín Delgado et Fancisco Granados exécutés en 1963 et je viens de sortir un bouquin Miedo a la Memoria (15) sur le processus de récupération de la mémoire historique en Espagne ; car nous continuons à dénoncer la Loi approuvée en 2007 en Espagne pour réhabiliter les victimes de la répression franquiste. Tout ceci m’oblige à donner des charlas (conférences) et à écrire des articles, etc. Je participe aussi à l’Université Populaire à Perpignan et aux activités des libertaires perpignanais et des camarades de la CNT de ce département.

Notes

(1) Ferrer y Guardia Francisco (1859-1909). Libre penseur, militant et pédagogue libertaire. À Barcelone en 1901, il ouvre « L’Escuela Moderna », une école laïque et rationaliste libérée de l’emprise de l’Église, de l’État, des dogmes et des superstitions. Il créé une maison d’édition qui publie des ouvrages sur la pensée scientifique et la philosophie moderne ainsi que des journaux et revues. Rendu « responsable » d’une insurrection à Barcelone, il est arrêté le 31 août 1909. Il est jugé le 9 octobre 1909 par un tribunal militaire qui le condamne à mort, après une parodie de procès. Le 13 octobre il est fusillé dans les fossés de Montjuich, malgré les protestations qui affluent du monde entier.
(2) À Mexico le 1er mai 1967, José Alberola Navarro est découvert dans son appartement, attaché à une chaise et étranglé. Des voisins déclarèrent qu’ils avaient vu sortir un groupe de quatre hommes. Des militants de la FIJL soupçonneront la police franquiste, à la recherche d’informations, d’être à l’origine de cet acte. Jusqu’à aujourd’hui les auteurs ou commanditaires de cet assassinat sont restés inconnus.
(3) Le plus connu des frères Sabaté Llopart est Francisco (1915-1960), dit « El Quico », né à L’Hospitalet de Llobregat, près de Barcelone. Membre de la Federación anarquista ibérica (FAI), il combat sur le front d’Aragon dans la colonne Los Aguiluchos (les aiglons) pour tenter de stopper l’avancée des troupes fascistes. En 1939, comme des milliers de combattants espagnols, il se réfugie en France où il connaît les camps de concentration. Il rejoint la résistance contre l’occupant nazi. Dès 1945, à partir de la France, avec d’autres compagnons membres du Mouvement Libertaire Espagnol, il mène un combat de propagande et de guérilla contre la dictature franquiste. Le 5 janvier 1960, il est abattu près de Barcelone à San Celoni par la Guardia civil. À 39 ans, son frère José est blessé mortellement au cours d’un affrontement armé à Barcelone, le 17 octobre 1949. Son autre frère, Manuel, est condamné à mort à 23 ans et fusillé à Barcelone au Campo de la Bota le 24 février 1950.
(4) Marcelino Boticario Sierra (1921 – 2007), membre du MLE (Mouvement libertaire espa-gnole). En 1960 il était le secrétaire de la Fédération Locale CNT réunifiée de Toulouse et le secrétaire de la commission de relations de la FIJL. Il était partisan de l’action directe et soutenait le projet de Défense intérieure (DI), participant à sa première réunion en mars 1962. En 1963 il était assigné à résidence à Toulouse par décision de justice. En 1965, il adhérait à la tendance qui allait regrouper autour du journal Frente Libertario (1969-1977) les opposants à la direction de la CNT en exil. Marcelino est décédé à Toulouse.
(5) Le Monde, 21-22 avril 1974.
(6) Germinal Clémente Perez, fils de réfugiés espagnols membres de la CNT, militant liber-taire, s’est suicidé le 27 février 1983.
(7) En 2010, dans leur ouvrage Insurgencia, las juventudes libertarias en lucha contra el franquismo, les auteurs Salvador Gurucharri et Tomás Ibáñez écrivent que c’est dès 1960 que Martínez fréquente les milieux libertaires.
(8) Vicente Marti (1926-2006) est né à Madrid d’un père militant anarchiste. En 1948, il fuit la dictature franquiste en compagnie de sa famille et rejoint son père en France à Avignon. C’est dans les milieux de l’exil libertaire espagnol qu’il s’est formé à l’anarchisme. Au début des années 1960, membre de la FIJL, il participe à des actions clandestines contre le régime fran-quiste : maquillage de véhicules pour transport d’armes ou journaux, actions explosives contre les intérêts touristiques de l’Espagne. Son engagement n’a pas été exclusivement tourné vers l’Espagne. Sur ses lieux de travail (ouvrier tourneur), il a été un syndicaliste actif. Entre 1961 et 1976, Vicente a participé activement à l’organisation de campings libertaires dans diverses régions du sud de la France. Il a raconté ses souvenirs dans un livre intitulé La Saveur des patates douces, éditions Atelier de création libertaire, 1998.
(9) L’Anarchisme espagnol, action révolutionnaire internationale 1961-1975, Octavio Alberola et Ariane Gransac, éditions Christian Bourgois, 1976.
(10) Le Garrot pour deux innocents, l’affaire Delgado-Granados, Carlos Fonseca. Traduit en français et édité par les éditons de la CNT de la rue des Vignoles en 2003. Lire dans l’annexe page 247 des extraits de ce livre sur ce sujet.
(11) Journal d’une des CNT espagnole.
(12) La CNT en la encrucijada – Aventuras de un heterodoxo, Luis Andrés Edo, ediciones Flor del viento, Barcelone, 2006.
(13) Après divers recoupements (livres, entretiens, nous pouvons confirmer qu’Inocencio Martínez, né en Espagne en 1923, est soupçonné ou responsable dans les arrestations suivantes :
soupçonné dans celle d’Antonio Borrego, accusé de l’attentat du 12 décembre 1962 contre la maison du gouverneur militaire de Valencia et condamné à 20 ans de prison et dans celles de Joaquín Delgado et Francisco Granados à Madrid en juillet 1963 (garrottés en août 1963).
Responsable :
– dans celles, en Espagne en octobre 1966, de Luis Andrés Edo, Alfredo Herrera, Alicia Mur, Antonio Cañete Rodriguez et Jesús Andrés Rodriguez Piney, membres de la FILJ (l’organisation envisageait l’enlèvement de personnalités américaines, dont celle du commandant en chef des forces américaines en Espagne). En juillet 1967 à Madrid, le TOP condamnait pour détention d’armes Luis Andrés Edo à neuf ans et six mois de prison, Alicia Mur à trois ans et six mois, Antonio Cañete Rodriguez et Jesús Andrès Rodriguez Piney à trois ans et trois mois, et Alfredo Herrera à trois mois.
– dans celles, à Bruxelles, d’Octavio Alberola et Ariane Gransac le 8 février 1968, alors que se préparait l’enlèvement d’Alberto Ullastres, ambassadeur d’Espagne auprès de la Commu-nauté européenne. Fin avril, Octavio Alberola est condamné pour entrée illégale en Belgique et port d’arme à un mois de prison et un mois avec sursis et fait l’objet d’un arrêté d’expulsion. Arrêté qui va prolonger son séjour en prison jusqu’au 8 juillet.
– dans celles, à Paris, de Juan García Macareno, José Cabal Riera et José Cañizares Varela le 3 mars 1970, qui s’apprêtaient à enlever Emilio Garrigues, ambassadeur d’Espagne auprès de l’UNESCO. Les trois, membre d’un collectif anarchiste de Madrid et réfugiés en France, seront incarcérés pendant quelques mois.
– dans celle, à Paris, d’Octavio Alberola en avril 1974, et celles de mai 1974 à la suite de la libération du banquier Suarez.
– dans celles, à Barcelone, de Luis Andrés Edo, Luis Burro Molina, Juan Ferran Serafini et David Urbano Bermudez en juin 1974 ; tous les quatre membres du Comité Libertario Anti-represivo, qui a tenu la conférence de presse clandestine du 7 mai à Barcelone (revendiquant l’enlèvement de Suarez).
(14) Debray Régis, en 1965, membre de l’Union des Étudiants Communistes, il rejoint la guérilla en Bolivie. Il est incarcéré de 1967 à 1971. De retour en France en 1973, il va rejoindre la gauche républicaine. Auteur de nombreux ouvrages.
(15) Miedo a la Memoria, historia de la ley de reconciliación y concordia, Octavio Alberola Surinach et Felix Villagrasa, ediciones Flor del viento, Barcelona, 2008.


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