RENCONTRES A VITORIA

samedi 27 juin 2009
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Nous y étions invités le 19 mai par le collectif Isaac Puente et par Antonio Altarriba afin de présenter ensemble nos livres respectifs.

Nous eûmes ainsi le plaisir de faire la connaissance de Miguel Íñiguez et de Juan Gómez Perín, membres de l’Association Isaac Puente [1], du nom de ce médecin anarchiste fusillé en 1936 :

« Nuestro único objetivo es la difusión de las ideas anarquistas. Todo lo que hemos hecho y hacemos tiene ese fin. Los primeros años nos dedicamos especialmente a recoger y archivar libros, folletos, periódicos, panfletos, carteles, pegatinas, todo tipo de material impreso de temática anarquista. La edición de algunos opúsculos de Puente, Fontaura y otros, y la organización de charlas, conferencias y debates completaban nuestra actividad ».

Nous ne saurions trop recommander leur Enciclopedia histórica del anarquismo español (éditée en trois volumes à l’été 2008), aboutissement d’années de recherches et de compilations, outil indispensable pour qui veut travailler sérieusement sur l’histoire sociale espagnole.
Nous renvoyons à leur site pour suivre leurs travaux actuels, toujours in progress comme on l’imagine : www.navioanarquico.org

L’ami Antonio Altarriba, quant à lui, avait sous le bras les six premiers exemplaires imprimés de El arte de volar, imposante et belle bande dessinée de 205 pages, publiée aux edicions de ponent (Alicante). Les dessins sont du barcelonais Kim [2] et le scenario fut conçu par Antonio lui-même, à partir d’écrits de son père et de ses propres souvenirs [3].

Il s’agit d’un hommage rendu à Antonio Altarriba Lope, qui se jeta par la fenêtre de sa maison de retraite à Logroño le 4 mai 2001, pour « mettre fin à une existence marquée par l’échec et la frustration. Comme tant d’autres hommes et femmes du siècle passé, il tenta de construire un monde plus juste et l’Histoire lui tourna le dos. Il voulut voler avec les ailes de l’illusion et il finit par s’écraser au sol [4] ».

L’ouvrage s’inscrit dans les quatre temps de la chute entre la naissance et la mort d’Antonio, parce qu’aussi bien, conclut Antonio fils, « mon père mit 90 ans à tomber du quatrième étage »…

Antonio père désira voler depuis tout jeune pour échapper à une destinée insupportable : l’enracinement dans les contraintes familiales et la mentalité étriquée des petits paysans misérables de Peñaflor de Gállego, province de Saragosse, village où il naquit en 1910.
À l’âge de huit ans, comme tant d’autres, il dut quitter l’école pour aider aux travaux sur un lopin de terre que son père voulait étendre aux dépens du voisin. Chacun ayant la même pratique, des murs de propriété furent érigés sur toute la terre arable, annihilant à jamais l’horizon pour qui vivait courbé sur le sol, de sol a sol [5].

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planche 2 p. 21

Antonio père concluait : « Les luttes fratricides que j’ai dû subir m’enseignèrent que les hommes ne doivent avoir d’autre village que l’humanité. […] J’ai grandi, oui, mais avec un horizon bouché par l’ambition, ou mieux dit par la misère. »

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planche 3 : p. 23

Perché sur un arbre, Antonio et son ami Basilio cherchent la direction de Saragosse, où le jeune révolté partira se confronter à une autre misère, de 1931 à 1936. Son seul passeport pour une relative liberté de mouvement était son permis de conduire obtenu en 1931, le jour de la proclamation de la République.
Puis la guerre civile éclate et la vie à Saragosse devient insupportable et terrorisante.

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planche 4 : p. 50

Antonio mûrit son plan pour échapper à la mobilisation et à l’Espagne franquiste. Les jeunes appelés dont il fait partie sont conduits sur le front à Quinto de Ebro : il arrive à passer la ligne…

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planche 5 : p. 57

…et tombe sur la centurie Francia, rassemblant des Espagnols qui vivaient en France avant 1936. Ces hommes faisaient partie de la colonne Ortiz, basée au sud de l’Èbre. Il trouve là une activité qui lui convient : transporter et distribuer les courriers des miliciens, entre Alcañiz, Azaila, La Puebla de Híjar... et une solide amitié avec trois de ces combattants, dont Mariano Díaz.

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planche 6 : p. 58

Quand les miliciens anarchistes apprennent qu’ils vont être militarisés et passer sous le commandement des communistes, la tension monte ; mais le processus est inexorable et la guerre petit à petit engloutit les espérances révolutionnaires.

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planche 7 : p. 68

Ensuite, comme l’écrit Antonio, ils commencèrent à assumer la possibilité de perdre aussi la guerre. La centurie Francia fut incorporée dans la 116e brigade de la 25e Division et Antonio père s’incorpora dans le 8e bataillon de transport. Le groupe d’amis se perdit et se retrouva au gré des batailles perdues ; la dernière étant celle de l’Èbre. Jusqu’à la retirada

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planche 8 : p. 79

Beaucoup meurent à peine arrivés dans les camps de concentration français, à ciel ouvert ; puis ils doivent construire eux-mêmes leurs baraques : « Nous étions comme des oiseaux construisant leur propre cage. »
Miradors et mitrailleuses empêchent les internés d’être en France ; mais la route vers l’Espagne restera toujours ouverte. Comme elle n’était pas assez empruntée au goût des autorités françaises, celles-ci offrirent aux internés un faux choix : ou bien rentrer chez Franco, ou bien intégrer la Légion étrangère. Ceux qui ne choisissaient pas ne pouvaient être que des lâches :

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planches 9 et 10 : pp. 83 et 84

Quand la guerre avec l’Allemagne éclate, Antonio ne sort de
St-Cyprien que pour aller trimer comme esclave dans les
forêts au sein d’une Compagnie de travailleurs. Après fuites
et détentions diverses, il trouve un havre de paix et de
bonheur à Guéret auprès d’une famille de paysans où le grand
père lui apprend à connaître la terre, qu’à la différence
des père et frères d’Antonio il aimait pour ses qualités et
non pour les quantités qu’elle produisait.
Et puis il y a Madeleine. qui rappellera sans doute aux
lecteurs des Fils de la Nuit une autre Madeleine qui
chevaucha également son Antonio.

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planche 11 : p. 97

Mais la guerre reprend le dessus : arrestations, vie clandestine et maquis se succèdent jusqu’à la libération. Une autre vie misérable commence qui voit l’espoir du renversement de Franco s’évanouir, et les idéaux d’existence se dégrader à Marseille dans la pratique du marché noir et la fréquentation du milieu.

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planche 12 : p. 114

Alors Antonio décide en 1949 de rentrer à Saragosse où sa cousine mariée à un phalangiste lui garantit la vie sauve s’il se soumet à la famille, à la Phalange, à l’argent. Pour compléter le tableau, il se marie à l’église.

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planche 13 : p. 145

« Le mariage fut aussi un enterrement, celui de la dignité et des idéaux […] comme beaucoup d’Espagnols, j’appris à vivre par-dessus mon propre cadavre. » Il annonce alors sa défaite à son ami Mariano, resté en France. Commence maintenant une vie de silence uniquement interrompu par la naissance de son unique fils Antonio en 1951…

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planche 14 : p. 147

…qui se rappelle encore aujourd’hui avec tendresse ces étés passés en France auprès de la famille de Mariano : le seul moyen qu’avait trouvé son père pour contrebalancer l’influence fascisto-cléricale de sa femme et de sa famille.
Puis tout se dégrada encore plus : la famille sombra dans la misère, le ressentiment, et Antonio père dans la dépression. En 1985, il entra dans une maison de retraite où il partagea avec deux compagnons quelques moments de fantaisie.

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Jusqu’à la chute finale, en ce jour où « pour la première fois dans ma vie tout allait être facile ».

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planche 16 : p. 205

Les Giménologues, le 27 juin 2009.


[1L’A.I.P. fut créée à Vitoria en 1984.

[2Joaquim Aubert Puigarnau, auteur fondateur depuis 1977 de la revue « El Jueves ».

[3dans ce récit la réalité est quelquefois parsemée d’éléments de fiction

[4Extrait de la préface d’Antonio Martin

[5Du lever au coucher du soleil.