Réponse de Cesar M. Lorenzo à Freddy Gomez.

mardi 19 décembre 2006
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Elle fait suite à la recension de ce dernier parue dans le Monde Libertaire.

Transcription intégrale tirée du Monde Libertaire.

TRANSMUTATION DE L’ANARCHISME
Réponse à Freddy Gomez
 
Dans le Monde libertaire n° 447, nous avons publié une note de lecture quelque peu critique, écrite par Freddy Gomez, à propos de la réédition, aux Éditions libertaires, du livre de César M. Lorenzo Le Mouvement anarchiste en Espagne. Pouvoir et révolution sociale. César nous a envoyé cet article répondant aux critiques formulées par Freddy.
 
PARTOUT où se sont déroulées des journées révolutionnaires, une immense exaltation collective, l’illusion d’un avenir radieux, un extraordinaire sentiment de liberté et de fraternité ont déferlé comme une onde de feu. Hélas ! L’euphorie ne durait pas et le drame ne tardait pas à venir. Souvenons‑nous de février 1848 à Paris, du soulèvement de Budapest d’octobre 1956, du printemps de Prague en 1968, de Téhéran 1979... Les journées de juillet 1936 à Barcelone ou à Madrid font partie de la liste, mais sans plus. Il importe de relativiser des événements que l’on ne croit uniques que parce que, selon la mouvance dans laquelle on s’inscrit, ils nous touchent de près. Il serait impardonnable néanmoins, pour un historien, de ne pas savoir mettre en valeur dans chaque cas leur « tonalité » propre et leurs origines, si différentes, irréductibles à une quelconque loi générale.
 
Dans sa critique de mon ouvrage Le Mouvement anarchiste en Espagne. Pouvoir et révolution sociale, récemment publié par les Éditions libertaires, Freddy Gomez aboutit à la dure conclusion qu’en le lisant « on ne trouvera pas une seule raison de comprendre pourquoi le rêve émancipateur, collectivement porté par des exploités conscients, s’exprima avec une telle intensité au sein de ce mouvement. Et moins encore pourquoi il s’y donna libre cours, le temps d’un bref été de l’anarchie, en dépit de et parfois contre ses propres leaders... ». (le Monde libertaire, 21 au 27 septembre 2006, pp. 17‑19.)
 
Dure conclusion en effet, même si elle est équilibrée, juste auparavant, par la reconnaissance du fait que j’ai écrit « une somme dont aucun chercheur ou simple curieux ne saurait se passer » ! Aurais‑je donc échoué à situer dans le temps, dans l’espace concret et dans le contexte politico‑social l’apparition et l’expansion de ce rêve émancipateur ?
 
Deux longues séries causales dialectiquement entrecroisées se dégagent au fil des pages : ce qui est imputable à l’ennemi de classe ; ce qui relève par contre du seul mérite des militants libertaires. Ainsi voit‑on la répression exercée par les gouvernements au service d’une oligarchie bornée, leurs fautes, leurs erreurs, leur discrédit de plus en plus grand : désastre colonial de 1898, guerre du Rif, incompétence économique, caciquisme, recours incohérent et contre‑productif à la violence extralégale contre le peuple de gauche, absence de projet éducatif moderne... Depuis l’époque de la résistance à l’invasion napoléonienne (1808‑1814), les défaites continuelles, tant en Amérique qu’en Afrique, et les continuels pronunciamientos avaient déconsidéré l’armée ; les croyances religieuses n’avaient cessé de s’effriter à cause de l’Église, pleine de morgue, qui avait longtemps lié son sort à celui du carlisme ultraréactionnaire et vindicatif. Contrairement à d’autres pays d’Europe, la classe dominante n’arrivait pas à susciter une mystique nationaliste lui permettant de contrecarrer le développement des idées socialistes et anarchistes. D’autant moins que l’Espagne s’était tenue à l’écart des conflits européens, comme la guerre de 1914‑1918, qui renforcèrent un peu partout les préjugés ethniques et patriotiques au point d’enraciner le fascisme au cœur des masses populaires. La lutte des classes tendait à s’exprimer de façon ouverte, bloc contre bloc, sans le tampon absorbant des classes moyennes, très faibles, ni les tours d’adresse de la bourgeoisie entrepreneuriale éclairée, encore peu influente au sommet de l’État.
 
Toutes ces particularités, entre autres, constituent « l’élément négatif », si je puis dire, qui a favorisé, sur fond de misère persistante, l’essor d’un mouvement ouvrier révolutionnaire. Et, comme je l’ai montré aussi, une fois passé le moment critique (1917‑1922) d’un possible basculement des travailleurs espagnols dans le marxisme‑léninisme, et par suite de l’incapacité du Parti socialiste à tirer profit d’une situation explosive, la voie était libre pour une puissante implantation anarchosyndicaliste. Car « l’élément positif » représenté par la CNT venait de fort loin : une pratique d’action directe maintenue sans discontinuité, malgré les hauts et les bas, dans la lignée « antiautoritaire » de la Première Internationale ; une oeuvre remarquable d’éducation, de contestation et de solidarité prolétarienne poursuivie durant des décennies... N’en ai‑je pas parlé tout au long de mon livre, notamment dans la partie intitulée « Les clefs de la Révolution espagnole » ? N’aurais‑je pas suffisamment expliqué, par ailleurs, l’ampleur et la vigueur des réalisations autogestionnaires ?
 
Le défi de la CNT en 1936‑1939 fut justement, dans une terrible situation de guerre civile, de défendre envers et contre tout l’autogestion, compte tenu du rapport des forces. De la protéger de ses ennemis avoués, bien sûr, mais aussi des dangers qui la menaçaient de l’intérieur : le risque d’un néocapitalisme ouvrier au niveau de la micro‑autogestion (les unités de production agricoles et industrielles) cloisonnée dans une économie de marché toujours existante ; le risque de bureaucratisation au niveau de l’autogestion d’ensemble, ou « socialisation », peu à peu édifiée par l’intermédiaire des fédérations de collectivités paysannes, des fédérations d’industrie des centrales syndicales et des conseils de l’économie locaux, régionaux et national. Et, bon gré mal gré, elle en vint à préconiser la démocratie industrielle la plus avancée dans le cadre d’un État socialiste fédéral garantissant le pluralisme politique et idéologique.
 
Aujourd’hui encore, les anarchistes ont de la peine à admettre la nécessité où se trouva le mouvement libertaire espagnol de participer au gouvernement de la République (autre chose est la question de l’efficacité des ministres de la CNT, il faut bien faire la distinction), rien moins qu’à trois reprises : novembre 1936, avril 1938 et mars 1939 à la suite d’un coup d’État ! Aussi ai‑je l’impression que lorsque Freddy Gomez me fait le reproche d’« une lecture par trop idéologique de l’histoire », c’est faute de pouvoir me répondre sur le terrain des faits, avec des arguments solides. A moins qu’il ne veuille nous signifier que j’ai accordé trop de place à « l’idéologie », au sens du XVIII° siècle, aux dépens de l’analyse des circonstances historiques objectives. Ce n’est pas clair.
 
En, tout cas, loin de chercher à asséner au lecteur des thèses rigides, sans nuances, ou de me contenter d’égrener par le menu les divergences et les déchirements internes de l’anarcho‑syndicalisme en Espagne, j’ai essayé de dégager sa créativité et la variété de son action d’une époque à l’autre, d’une région à l’autre. On tend toujours à tout ramener au modèle catalan, en oubliant par exemple l’originalité de la CNT des Asturies, sa conception de l’organisation, ses liens étroits avec les socialistes, sa pratique particulière de l’autogestion. J’ai relevé tout autant, pour les comparer, les différences de mentalité entre les militants andalous, valenciens, basques, madrilènes, etc., en les corrélant chaque fois avec la différence des conditions de lutte.
 
Bien entendu, je ne pouvais tout dire. L’histoire suppose des choix : elle est forcément partielle tant la diversité du réel est inépuisable et changeante, riche en puissance d’une infinité de « directions » contradictoires. Et elle est forcément partiale : lorsque les historiens prétendent être « neutres » ou « scientifiques », ils se leurrent ; ils ne font que succomber à l’idéologie dominante actuelle. Prenons le cas des anarchistes : ils ne manquent pas de les rabaisser et de les ridiculiser avec bonne conscience.
 
Persuadé du caractère transitoire, toujours inachevé et socialement conditionné, de la connaissance humaine, je n’ai pour ma part aucune « certitude de détenir la vérité » en quelque domaine que ce soit, si tant est qu’un « ton péremptoire », aux yeux de Freddy Gomez, ait pu nuire à mon discours. J’ai seulement quelques convictions forgées et remodelées par l’expérience personnelle, comme tout un chacun, par l’observation des événements de l’actualité, par les ouvrages philosophiques que je lis... et très spécialement par mes propres recherches historiques sur l’anarchisme, sur la guerre d’Espagne, sur les mouvements sociaux.
 
Entre les deux versions de mon livre, il y a une évolution dans l’appréciation des faits qui a échappé à Freddy Gomez. En 1969, j’avais l’espoir mêlé d’inquiétude de voir renaître en Espagne une CNT puissante, et mon travail se terminait par une mise en garde préventive. On sait ce qu’il advint après la mort de Franco en 1975 : une catastrophe pour le camp libertaire, que j’ai douloureusement ressentie, alors même que s’estompait en France l’impact de mai 1968. J’en ai fait maintenant le récit, et à nouveau les dernières lignes éclairent l’ensemble des pages qui précèdent. La rupture avec l’anarchisme et l’anarcho‑syndicalisme traditionnels est désormais consommée.
 
Il n’y a pas lieu, ici, d’étaler mes interrogations et orientations fondamentales. Pour m’en tenir à notre sujet, le mouvement libertaire espagnol, le grand paradoxe que j’exprime consiste en un retournement complet des interprétations habituelles : la prétendue faillite de la CNT en 1936, par rapport au rêve d’absolu qu’elle avait véhiculé, fut en réalité une réussite par rapport à ce que les révolutionnaires ont pu réaliser ailleurs dans le monde au point de vue de la justice sociale, des libertés et de l’organisation industrielle. Ce qu’on avait pris pour un tombeau se révèle être un tremplin possible pour lutter contre le capitalisme, libéral ou d’État, et les régressions sinistres qui se précisent.
 
Mais que tout soit empreint de relativité dans un devenir sans fin - y compris la liberté - ne peut ni ne doit nous décourager. Surmontant les credos confortables, nos peurs et nos inhibitions, brisant les limites de notre petit ego, faisons de nos vies et de notre action collective une création sans cesse renouvelée. Soyons tous des dieux, soyons tous des maîtres. C. M. L.
 
César M. Lorenzo