Recension de Jean-louis Debry.

dimanche 1er octobre 2006
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Parue dans la revue Gavroche N° 147 de juillet/août/septembre 2006.

Les Fils de la nuit, Souvenirs de la guerre d’Espagne. D’Antoine Gimenez et les Giménologues. L’insomniaque et Giménologues. 558 p., 16 €.

Le livre Les Fils de la nuit est un retour sur la guerre civile espagnole, de la révolution libertaire à la défaite du camp républicain dans son ensemble. Retour d’autant plus indispensable qu’elle est victime de la manipulation de la mémoire, des falsifications et des mensonges, parfois prononcés de bonne foi, et bien sûr, plus généralement, de l’oubli. La volonté politique des uns, la paresse des autres, sont complices et la dénaturent au point de nous faire perdre jusqu’au désir de nous pencher sur cette époque extraordinaire, la dernière grande révolution sociale et populaire. Ce délitement de la volonté de savoir et de comprendre, d’écouter la parole de ceux qui en furent les héros au plein sens du terme, serait sans aucun doute, s’il ne rencontrait aucune résistance, sa deuxième défaite. Une défaite encore plus cruelle, car les défaites de la mémoire sont causées par des trahisons impardonnables et nous serions nous aussi les complices des crimes commis par ses ennemis. Il est donc important de travailler à en restituer sa nature, ses faiblesses, de tenter d’en saisir les élans, les soubresauts, mais aussi de dénoncer l’ignominie des procédés utilisés par ceux qui œuvrèrent à l’abattre ainsi que les errements coupables de ceux qui, au sein de la CNT, du POUM et de la FAI, leur facilitèrent la tâche en capitulant lors même que le rapport de force, certes fragile, demeurait cependant favorable à la révolution.

C’est pourquoi la lecture de cet ouvrage remarquable est non seulement indispensable, mais vital. Le témoignage d’Antoine Gimenez (1910-1982) est écrit dans un style simple et vivant. Il nous raconte ce que furent la révolution espagnole et la lutte antifasciste. Il leur donne un ton et une voix singulière. La révolution sera vaincue en 1937, ce récit nous le rappelle, par l’action conjuguée des staliniens et des franquistes. La défaite sera totale, absolue et tragique, et avec l’effondrement du front républicain en 1939, qui dispersera les survivants.

Antoine Gimenez - son nom de naissance est Bruno Salvadori - est italien. Il a fui le fascisme au pouvoir dans son pays et dès juillet 1936 a rejoint l’Espagne où il a combattu dans la colonne Durruti. Il ne rendit les armes qu’à la victoire de Franco. En 1974, retiré à Marseille, il entreprit la rédaction de ce récit en se référant à ses seuls souvenirs. Les éditeurs ont pris soin de relever les rares erreurs qui se sont glissées ici ou là dans la narration, comme, par exemple, lorsque l’auteur écrit que « c’était l’hiver », alors que les faits, nous dit une note de bas de page, se déroulent en réalité en septembre. C’est dire si la narration est portée par une authenticité bouleversante. Le livre est composé de deux parties égales. Dans la deuxième partie, des notes très complètes et parfaitement lisibles ainsi que des notices biographiques du plus grand intérêt enrichissent notre connaissance du contexte dans lequel se situent les épisodes décrits par Antoine Gimenez. Elles peuvent être lues séparément ou dans la foulée. Jamais lassantes, toujours didactiques sans être pédantes, portées par un réel effort de synthèse, engagées bien sûr, elles ouvrent les anecdotes sur des perspectives politiques plus larges et parfois plus douloureuses. En un mot, elles charpentent le récit sans en dénaturer la saveur. Bien au contraire.

Jean Louis DEBRY

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