Phil Casoar publie :

dimanche 24 septembre 2006
popularité : 18%

Les Héros de Budapest.

C’est l’histoire d’un cliché légendaire de Paris-Match, une icône du photojournalisme et de la révolution hongroise de 1956. Qui était ce couple de jeunes gens révoltés ? Qui les a photographiés ? Que sont-ils devenus ? Les Héros de Budapest sont le récit de six ans de traque sur trois continents pour rassembler les pièces d’un mystère historique aux multiples ombres et facettes : le destin poignant des personnages ; le baroud des photoreporters à Budapest en pleine insurrection ; le sort contradictoire d’une image devenue à l’Ouest emblème de l’héroïsme et à l’Est caricature des « houligans ».

Ce reportage rigoureux et inclassable, romantique et prenant, est riche d’une iconographie inédite. Il rend hommage à ces Gavroches des faubourgs ouvriers de Budapest qui bravèrent les blindés de l’Armée rouge. Il fait revivre au lecteur la destinée inouïe d’une jeune rebelle bravache et magnétique, dont la vie aura été bouleversée par une photo. (252 pages format album, 300 illustrations) Editions : Les Arènes. 3 rue Rollin. 75005 Paris. Tel : 01 42 17 47 80. Fax : 01 43 31 77 97. Mail : arenes@arenes.fr

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Extrait de « Budapest 1956 : un printemps assassiné », article paru dans Le Monde des Livres, le 27 octobre.

Deux beaux livres, tous deux magnifiquement illustrés, permettent de revivre au plus près le drame de ce rêve brisé. (...) Le plus étonnant et le plus original reste Les Héros de Budapest. Ou comment le journaliste français Phil Casoar et sa complice, l’historienne hongroise Eszter Balasz, eurent l’idée, à la fin des années 1990, de retrouver les deux protagonistes d’une photo prise pendant l’insurrection et attribuée à tort à Jean-Pierre Pedrazzini, le photographe vedette de Paris Match, mort des suites de ses blessures le 7 novembre 1956.

Cette photo fit le tour du monde. On y voit un garçon et une fille à peine sortis de l’adolescence. Lui, le regard doux et la mitraillette en bandoulière, fait un peu penser à James Dean. Elle, blessée, porte un pansement à la joue. Mais qui étaient-ils ? Que leur est-il arrivé ensuite ? Le livre raconte les six années d’enquête qu’il a fallu aux coauteurs pour percer le mystère de ce couple emblématique, promu au rang d’icône révolutionnaire. Une folle et passionnante épopée qui les conduira jusqu’au Canada et en Australie, et dont on suit avec un intérêt croissant les multiples rebondissements, tous plus inattendus les uns que les autres. Par son graphisme, remarquable, mais aussi par la qualité du texte, ce livre inclassable tient à la fois du reportage, du document, de la recherche historique et de l’art du portrait, le tout enchâssé dans une iconographie incroyablement riche - plan pliable du Budapest de 1956, photos en couleurs et en noir et blanc, reproductions de journaux et d’affiches de l’époque, fac-similés de divers documents retrouvés aux archives... Au-delà, il jette une extraordinaire lumière sur ces milliers de gavroches des faubourgs dont beaucoup n’avaient pas encore 15 ans. Un superbe hommage aux héros méconnus de cette tragique "révolution des enfants". Alexandra Laignel-Lavastine

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 Il y a cinquante ans, l’insurrection de Budapest. Photo légendée. Le cliché d’un jeune couple, pris à la volée le 30 octobre 1956 à Budapest, fit le tour du monde. Cinquante ans après, un livre enquête sur ce que sont devenus les deux « héros » de l’insurrection hongroise. Il en ressort une image nettement plus floue. Par Gérard LEFORT, LIBÉRATION : Mardi 17 octobre 2006.

 Budapest, le mardi 30 octobre 1956 au matin. Il fait froid et gris, mais, dans les rues de la capitale hongroise, la chaleur de la liberté retrouvée brûle de mille feux. Depuis une semaine, ce qu’on appellera « l’insurrection hongroise » bat son plein. La statue de Staline a été mise à bas, des conseils ouvriers ont pris le contrôle des usines et organisé la grève générale, Janos Kádár, tout juste nommé premier secrétaire du parti communiste, annonce aussitôt sa dissolution et le retour au système du multipartisme. Quant aux blindés soviétiques, entrés dans Budapest le 24 octobre à la demande des autorités communistes, ils évacuent la ville, comme floués par la vindicte populaire. Ne restent que leurs sbires, les agents du KGB local, l’AVH, retranchés dans l’immeuble du parti, place Köztarsasag, qui mitraillent tout ce qui bouge, révoltés et secouristes.

Dans la foule, Gyuri et Jutka sont deux jeunes insurgés qui font le coup de feu contre les Soviétiques et leurs épigones, deux jeunes qui y croient. C’est dangereux de traîner en ville, c’est excitant aussi, c’est la Révolution. Devant les grilles du Musée national de Budapest, Jean-Pierre Pedrazzini, photographe vedette de Paris Match, dépêché sur place pour « couvrir les événements », demande à Gyuri et Jutka de s’arrêter, de prendre la pose : la jeune fille sourit, le jeune homme a la moue boudeuse et le fusil en bandoulière. Une photographie en noir et blanc qui déborde de romantisme Dix jours plus tard, le portrait du couple est publié sur une double page en ouverture du reportage. Il fera le tour du monde. « Les héros de Budapest », a titré Paris Match . « Les martyrs », aurait-on pu sous-titrer. Car, entre-temps à Moscou, Khrouchtchev, changeant radicalement d’avis sur la question hongroise, a décidé de lâcher sur Budapest les hordes du pacte de Varsovie. Chars, aviation, artillerie lourde, arrestations, purges, déportations, exécutions. Un mois suffit. Fin novembre 1956, le rideau de fer est retombé sur la Hongrie.

C’était il y a presque cinquante ans. Un anniversaire mélancolique, puisque les Hongrois durent patienter trente ans avant d’être libres. Un anniversaire funèbre, quand on sait que l’écrasement de la Hongrie par une armée Rouge fractura pas mal de consciences dans le communisme occidental (sans parler de celles du PCF), mais qu’à de rares exceptions, cette fracture fut bientôt réduite et tout le monde repartit, l’âme lourde mais le pied léger. Et Gyuri et Jutka, les beaux héros d’un jour ? Qui étaient-ils ? Que sont-ils devenus ? Phil Casoar et Eszter Balazs ont décidé que tout un livre (1) n’était pas de trop pour s’en soucier. C’est leur façon d’allumer une bougie. On pourrait contester cette méthode, la juger anecdotique ­ n’était que ce ne sont pas les auteurs qui ont choisi la lorgnette, ni le bout par lequel la tenir.

Pour eux comme pour nous autres lecteurs, tout commence et recommence par la scrutation inlassable d’une photographie en noir et blanc qui, dès le premier coup d’oeil, déborde de romanesque : elle, la fille, avec son pâle sourire, son cache-nez à la diable, sa sacoche à craquer, son brassard à croix rouge et le bricolage de pansements qui lui barre la joue. Lui, le gars aux yeux clairs, plus réservé, avec ses sourcils froncés, son manteau et un fusil trop grands pour lui, son galure d’avant-guerre. Deux chiffonniers adorables, deux gitans de l’insurrection, une mythologie en acte qui vaut pour tous les damnés révoltés de la vieille Europe, des bolchos de Saint-Pétersbourg aux braves de Belfast, des anars de la guerre civile espagnole à l’armée des ombres de la Résistance française. Gyuri et Jutka, leurs enfants naturels, nos frères et soeurs radieux. En route pour le poster, parés pour l’icône. Qu’ils sont devenus tous azimuts, puisque leur célébrité photographique a fini par servir la police hongroise chargée de l’épuration, qui fit de leur portrait trafiqué une image de propagande, la preuve visible que l’insurrection de 1956 avait été le fait de « voyous contre-révolutionnaires ». Héros sacrifiés, figures princières de la Révolte... Un auteur officiel et un véritable photographe Sauf que pas tout à fait. A l’instar du genre humain, pluriel et singulier, l’image va s’avérer nettement plus floue. Le livre les Héros de Budapest jette pas mal d’eau froide sur le romantisme imprudemment enflammé. C’est son premier bénéfice. Mais, ce faisant, il relance d’autant la machinerie romanesque quand, s’obsédant d’une photo prise à la va-vite le 30 octobre 1956, il va découvrir que bien d’autres images, tant d’histoires, sont nichées derrière cette vitrine des visages adolescents. Sept ans de recherches en arborescence, de la Hongrie à l’Australie, en passant par la Suisse, le Canada, l’Italie. Sept ans d’un mandarinat ascétique, où rien n’est écrit ni produit qui ne soit vérifié, recoupé, mis à l’épreuve des contradictions, des fausses pistes, des zones d’ombre, pièce à pièce, documents en main. Une machine à remonter le temps et un voyage dans l’espace. C’est une autre époque qui surgit.

Par exemple sur le cas du photojournalisme tel qu’il se pratiquait en ces temps encore pionniers. Voilà que l’on apprend, première sidération, que l’auteur officiel de la fameuse photo, Pedrazzini, dit Pédra, grièvement blessé quelques heures après l’instantané, et bientôt mort suite à son rapatriement à Paris, n’en est pas l’auteur. Après vérifications aux archives de Paris Match et confirmation-imprimatur d’un Roger Thérond (directeur de Match ) mourant, le véritable photographe s’appelait Russ Melcher ­ un photographe américain indépendant, lui aussi présent à Budapest en octobre 1956. Pourquoi ce tour de passe-passe ? Parce que la photo d’un reporter mort « au front » de l’information se vendait mieux. Mais aussi, de la bouche même de Russ Melcher, pour des raisons moins marchandes. « Dans le métier, je n’ai jamais joué le héros national. J’étais un grossiste : du moment que les gens avec qui je travaillais savaient que la photo était de moi, le reste je m’en foutais. Et c’était ma façon de rendre hommage à Pedrazzini... » Du compagnonnage en somme.

D’autres fières surprises nous attendent, concernant cette fois l’identité des deux jeunes gens. La fille surtout, puisque à son propos les pistes se dessinent vite ­ on apprend son nom complet, Jutka Sponga, née le 29 octobre 1937 ­ et les témoignages affluent : Jutka quitte la Hongrie au lendemain de l’insurrection, se réfugie en Suisse, via l’Autriche, y devient ouvrière dans une usine textile, émigrera finalement en Australie dans les années 60, se mariera, aura des enfants mais mourra trop tôt (trop tard ?), d’un cancer le 27 mai 1990. Cette impasse qui en aurait découragé plus d’un (la nouvelle tombe à la page 83 du livre, qui en comporte 250) relance au contraire la traque. D’où ressort un portrait pour le moins cubiste de la jeune Jutka : certes révolutionnaire ardente pour quelques jours d’octobre 1956, mais aussi, dès son enfance, une fière-à-bras, une tatouée, fille des rues, de prolos, une dessalée qui n’avait pas attendu les événements de 1956 pour s’insurger au gré de ses nombreux vagabondages, même si la mort de son petit frère Feri, fauché par des balles rouges dans les premiers jours de la révolte, l’aura déterminée dans sa rage contre l’occupant russe. Descendue de son piédestal de « petite starlette de la révolution hongroise », Jutka Sponga n’en demeure pas moins attachante et, à sa façon, héroïque, si l’on songe qu’un autre de ses frères était officier de la police politique du régime communiste. Suivant la vie réanimée de Jutka Sponga, le livre se promène par bien des chemins de traverse, qui ne sont pas des égarements mais des détours nécessaires. Tout est possible concernant ce jeune Gyuri au physique de DiCaprio Ainsi, lorsque, à l’occasion d’un pèlerinage dans le quartier natal de Jutka, paraît en filigrane une vue de Csepel-la-Rouge, fief ouvrier de Budapest regroupé autour d’un combinat sidérurgique. Rencontres, entretiens, photos exhumées : on comprend alors intimement à quoi ressemblait un morceau du paradis socialiste au milieu des années 50. Un enfer de flicage et de délation, où perdurait cependant l’utopie d’un certain esprit ouvrier réfractaire à toute dictature. Jutka Sponga venait de ce monde perdu, il lui en était resté quelque chose : une rouspétance de délinquante, « antisociale » aux yeux du communisme officiel.

Cette enquête sur de « chers disparus » est suspendue à bien d’autres suspens inouïs : qui est ce type en trench-coat et béret sombre, revolver au poing, comme en incrustation patibulaire au second plan de la photo ? On apprendra que, de fait, il fallait s’en méfier. Dans ce contre-la-montre où les témoins meurent, ne peuvent plus parler (attaque cérébrale), ou sont donnés pour morts alors qu’ils sont vivants, au fil de cette course-poursuite dans les ruines de la mémoire où les maisons d’autrefois sont rasées, les lieux mêmes méconnaissables, d’autres photographies reparaissent ou disparaissent, d’autres figures énigmatiques se dessinent : l’homme dit « au béret blanc » qui menait la petite troupe d’insurgés dont étaient Jutka et Gyuri, avec d’autres compagnons. Et toujours, comme des cailloux blancs semés sur le chemin, le visage rémanent du garçon, le compagnon de photo de Jutka, ce jeune Gyuri au physique de DiCaprio. C’est sûrement la plus belle aventure de cette enquête qui, au moment de se refermer, s’ouvre à jamais. Tout est possible concernant Gyuri, certains sont sûrs de le reconnaître, mais tout est faux ou peu crédible. Qui croire ? Ce beau gosse aux yeux rêveurs, pendant angélique au Pedrazzini des origines, revenant rebelle à toutes les investigations, irréductible en somme, est un crève-coeur infini. On n’en saura rien, le livre se clôt sur lui en halo selon ce que Gide appellerait « l’évasion des contours ». Et les auteurs ont la belle idée, à mettre les larmes aux yeux, de passer la plume à Victor Hugo invoquant les Misérables : « Le gouffre de l’inconnu social s’était silencieusement refermé sur ces êtres. On ne voyait même plus à la surface ce frémissement, ce tremblement, ces obscurs cercles concentriques qui annoncent que quelque chose est tombé là, et qu’on peut y jeter la sonde. » Gyuri, cher ange, au revoir à jamais, adieu. (1) Les Héros de Budapest (Les Arènes, parution le 19 octobre). 252 pp., 45 €.

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L’Express du 02/11/2006 Les gavroches de Budapest par Daniel Rondeau.

C’est une photo qui prouverait, si cela était encore nécessaire, que révolte et poésie font bon ménage. Dans un numéro de Paris Match de novembre 1956, il y avait un garçon en armes et une fille avec un pansement sur la joue qui souriaient. Derrière eux, un troisième personnage, pistolet au poing. Cette image avait été attribuée à Jean-Pierre Pedrazzini, gueule d’ange, élégantissime reporter, tout en sourires et en panache, qui fut blessé à mort pendant l’insurrection de Budapest. Cette photo participa en son temps à la légende du soulèvement, quand des étudiants et des ouvriers fraternisaient sous des oriflammes où la croix de Lorraine avait remplacé l’étoile rouge. Elle inspira une couverture de Time et apparaît dans Le Petit Soldat, de Jean-Luc Godard. Sa beauté singulière, auréolée de funèbres reflets, naît de l’intensité perceptible de l’instant et de l’énigme qui recouvre les personnages.

Phil Casoar et Eszter Balázs sont partis pendant six ans à la recherche de ces deux héros de la rue hongroise. Ce qu’ils rapportent de leur quête passionnée ? Le roman des deux gavroches de 56, Les Héros de Budapest, des histoires de vies et de rêves, plus ou moins longtemps tenus sous le souffle de l’Histoire, puis abandonnés dans cette mer des surprises qu’on appelle le quotidien. Phil Casoar tient d’une plume vive ce journal de six ans. Son récit, illustré de photos et de croquis, se dévore comme un livre d’aventures modernes, avec des tragédies, des disparitions, d’innombrables surprises, des révélations, des quiproquos, et même quelques vieux airs de rock’n’roll (Elvis Presley 1956). Chemin faisant, nos deux enquêteurs se font des amis nouveaux, découvrent ce qu’ils ne cherchaient pas, l’ambiance des bas quartiers sur les rives du Danube, la librairie genevoise d’un ancien assistant de Godard, les eucalyptus de la banlieue de Melbourne, les passions enchaînées. Leur Toison d’or, c’est la poussière du temps, où s’impriment souvenirs et regrets. Des ombres passent. Des mystères demeurent. L’émotion ne les quitte pas pendant tout ce voyage. Victor Hugo semble parfois cheminer à leurs côtés, celui des Misérables, qui s’intéressait aux êtres tombés « dans le gouffre de l’Inconnu social ». Phil Casoar était parti pour nous raconter l’histoire d’une photo, et il nous dit comment les hommes vivent. Applaudissements.

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Les enfants perdus de Budapest

 
Il arrive qu’une photo capte la vérité d’un instant jusque dans ses moindres recoins de rage, de bonheur et de doute. Ce faisant, elle en fixe pour toujours la légende, cette légende qu’aucun mensonge d’Etat ne parviendra jamais à recouvrir tout à fait. “ Si l’image n’est pas bonne, disait Robert Capa, c’est que le photographe n’est pas assez près de l’événement. ” À jamais, celle de son milicien fauché par une balle franquiste restera emblématique de cette guerre d’Espagne qu’il photographia de front en front. Qu’elle fût prise sur le vif ou mise en scène, comme on l’a dit, ne change rien à l’affaire : sa force réside dans la prémonition de la chute.
 
C’est d’une photo, tout aussi emblématique, que sont partis Phil Casoar ([1]) et Eszter Balázs pour nous raconter, à leur manière, résolument originale, davantage que l’insurrection hongroise d’octobre 1956, l’entrelacs d’humaines passions, d’espoirs meurtris et de vraies déveines que vécurent ses combattants les plus déterminés, mais aussi les plus fragiles, ces jeunes émeutiers prolétaires et sous-prolétaires de Budapest armés de peu pour s’opposer aux blindés de l’Armée rouge. Cette photo ­- faussement attribuée à Jean-Pierre Pedrazzini, reporter photographe gravement touché au cours des combats et qui devait mourir, le 6 novembre 1956, à Paris, des suites de ses blessures - fut publiée, avec d’autres, dans le Paris-Match du 10 novembre de la même année, sous le titre : “ Les héros de Budapest ”. Un jeune garçon, armé d’une mitraillette russe PPSH-43, et une jeune fille, coiffée d’un béret et portant un pansement sur la joue droite, fixent l’objectif avec, dans le regard, cet air de défi tranquille qui donne aux insurgés cette beauté si particulière ; derrière eux, un moustachu en imper mastic tenant pistolet jette un trouble, comme une figure du malheur planant sur un rêve de liberté conquise.
 
Cette photo, montrée telle quelle ou recadrée, est devenue, au gré du temps, une icône de l’Octobre hongrois. Elle servit autant à saluer la jeunesse et la fougue de ses combattants qu’à les assimiler à la “ pègre ”, quand les plumitifs kadariens s’en servirent pour illustrer leur prose policière. Dans un cas comme dans l’autre, la photo disait ce qu’on voulait lui faire dire de cet instant convulsif où Budapest et la Hongrie crevèrent, du seul fait de se lever, la bulle du mensonge post-stalinien réincarné dans le khrouchtchévisme.
 
Il fallait une bonne dose de folie à nos auteurs pour se lancer - “ d’abord en dilettantes ”, puis “ avec un acharnement grandissant ” - sur la trace des personnages de cette photo mythique. Six ans d’un travail obstiné, à défaire le vrai du faux, à contourner les obstacles, à éviter les fausses pistes, à traquer l’hypothétique, à résister à l’emballement comme au découragement. Six ans à arpenter cinq pays et trois continents pour percevoir, enfin, derrière ces silhouettes figées dans la pellicule, ce qui les poussa à agir, ce qui les anima de l’ardent désir de vaincre, mais aussi ce qu’elles devinrent. Six ans d’une enquête minutieuse et épuisante, en somme, pour rendre à cette image son poids d’histoire, collective et privée, celle-là même que les livres du genre, redondants de savoir mort, peinent tant à restituer.
 
On ne dira rien de plus de cette incroyable enquête. Pour la simple raison que tout le plaisir de la lecture réside dans la découverte, et qu’on espère bien, par ces lignes, inciter le lecteur à se plonger dans cette “ aventure épatante et véridique ” de ces deux “ héros de Budapest ” portés par le vent de l’histoire, puis abandonnés au jusant des défaites. On ne dira que leurs prénoms. Le jeune garçon à la belle gueule de loustic des rues s’appelait Gyuri ; la jeune fille à l’air crâne, Jutka. Ils étaient à peine sortis de l’adolescence ; ils avaient faim de liberté. On ajoutera que la photo qui les immortalisa n’était pas de Jean-Pierre Pedrazzini, mais de Russ Melcher, un photographe free lance américain définitivement dépourvu du sens de la propriété. On précisera, enfin, que tout cela est peu de chose comparé à ce que nous donne à comprendre et à penser ce livre inclassable, aussi riche par la qualité de son texte que par son iconographie et son graphisme.
 
En ces temps de commémoration, l’Octobre hongrois ­- l’autre Octobre - stimule, à travers livres et revues, la quête interprétative. De cette littérature, où l’intéressant côtoie l’anecdotique, un sujet demeure, pourtant, largement absent : le petit peuple des insurgés, ces prolétaires sans chefs ni programme de transition, agités du seul désir de bouter l’occupant hors des murs et de vivre un peu mieux. Révolution nationale, démocratique, sociale ? L’insurrection hongroise de 1956 fut, sans doute, de tout un peu, mais elle fut surtout une authentique explosion libertaire, et elle le fut parce que, douze jours durant, des émeutiers - qualifiés de “ fascistes ” par les staliniens du monde entier ([2]) - tinrent la rue, les armes à la main et contre toute évidence.
 
C’est l’immense mérite des Héros de Budapest de nous le rappeler, sans chercher, par ailleurs, à faire de ces combattants le nec plus ultra d’une conscience de classe enfin débarrassée de ses faux nez. Ils ne furent, en somme, que ce qu’ils pouvaient être, mais ils le furent pleinement, ces émeutiers de Budapest, dont la jeunesse fait immanquablement penser à celle des gavroches du Paris communard, dont l’histoire peine, là encore, à se souvenir, et qui avaient choisi de s’appeler “ Les Vengeurs de Flourens ”, “ Les Turcos de la Commune ” ou “ Les Enfants perdus du XII”.
 
D’une insurrection à l’autre, ces enfants perdus-là payèrent le prix fort. Grâce à Phil Casoar et à Eszter Balázs, ceux de Budapest sont enfin tirés de l’oubli.
 

Freddy Gomez. Le Monde libertaire, n° 1456, 23-29 nov. 2006.

 


[1] Rappelons que Phil Casoar est, entre autres, l’auteur et le dessinateur, avec Stéphane Callens, d’un inoubliable album - Les Aventures épatantes et véridiques de Benoit Broutchoux -, publié, en 1980, au Dernier Terrain Vague et le réalisateur, avec Ariel Camacho et Laurent Guyot, du remarquable film Ortiz, général sans dieu ni maître (1996). Il a, par ailleurs, introduit, commenté et annoté, en 1994, les Œuvres autobiographiques d’Arthur Koestler, éditées dans la collection Bouquins (Robert Laffont). Enfin, il travaille, depuis de très nombreuses années, à un livre-album très attendu, où se mêleront textes, dessins et documents, sur le Groupe international de la colonne Durruti, autour de la figure de Louis Mercier, alias Charles Ridel.
[2] “ Au-delà des fantasmes d’un retour au fascisme agités par la propagande du régime Kádár, écrivent Phil Casoar et Eszter Balázs, restent les chiffres fournis par les communistes eux-mêmes : parmi les deux cent cinquante insurgés pendus, cinq étaient d’anciens Croix-Fléchées - soit deux pour cent. ” Rappelons que, dans une forte et belle déclaration - “ Hongrie, Soleil levant ” ­- émise, en novembre 1956, par le groupe surréaliste, ­on pouvait lire : “ Les fascistes sont ceux qui tirent sur le peuple. Aucune idéologie ne tient devant cette infamie : c’est Gallifet lui-même qui revient, sans scrupule et sans honte, dans un tank à étoile rouge. ”

 


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