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Pierre Van Paassen et l’entrevue qu’il n’a pas eue avec Durruti
publiée dans le Toronto Star le 18 août 1936. Premier épisode

Pierre Van Paassen et l’entrevue qu’il n’a pas eue avec Durruti
publiée dans le Toronto Star le 18 août 1936
Premier épisode

Le 19 novembre 2021, Manel Aisa a publié dans Catalunya (organe de la CGT de Catalogne) un texte en catalan ainsi titré :

« Pierre Van Paassen et l’entrevue qu’il n’a pas eue avec Durruti ».

Il écrivait en exergue qu’il avait fait connaître, peu avant, un document extrait du fonds Diego Camacho de l’Ateneu Enciclopèdic. Il s’agissait de la traduction du fameux entretien réalisé par Van Paassen avec Durruti, publié dans le Toronto Star le 18 août 1936*.
(Voir notre traduction en français en annexe.)

Ce texte traduit et dactylographié [en annexe] avait été envoyé à Diego depuis le Canada par Eduard Vivancos, sans doute dans les années 1960. On voit que Diego l’a annoté au stylo, et qu’il a apporté une correction lorsque Van Paassen écrit que Durruti est allé en Aragon en avion.
Mais il ne commente pas ces propos bizarres du journaliste placés au début de l’article :

« Durruti est l’homme qui a mené la charge victorieuse à la baïonnette de la milice populaire sur le bastion des rebelles fascistes à San Rafaele hier. »
« Durruti était allongé sur un lit de camp dans le couloir du palais des ducs de Medina Celi. »

En exergue de l’article, Van Paassen écrit : « Madrid, août 5 (par avion vers Paris) », et un peu plus loin : « Je l’ai rencontré aujourd’hui. » Il conclut l’échange avec cette phrase : « Au loin, on entend le rugissement du canon. »
On sait qu’à cette date Buenaventura est à Bujaraloz, en Aragon.

Diego a publié l’essentiel de ladite entrevue dans les successives versions de sa biographie de Buenaventura Durruti, traduite en plusieurs langues, dont la première parut en français, aux éditions de la Tête de Feuilles en 1972**. Il avait exclu les deux passages bizarres. En fin de citation de l’entretien, en note, Diego écrivait : « Dans nos recherches, nous avons tiré la conclusion que cet entretien a été réalisé à Barcelone, dans la matinée du 24 juillet, au Syndicat de la Métallurgie de la CNT. C’est probablement pour des raisons journalistiques que Van Paassen parle de “rugissement du canon”.*** »

Dans ces extraits – qui ont fait le tour du monde libertaire, et au-delà –, on pouvait apprécier la pertinence de l’analyse que Durruti faisait de la situation, notamment dans ce passage :

« Aucun gouvernement au monde ne combat le fascisme jusqu’à la mort. Lorsque la bourgeoisie voit le pouvoir lui échapper, elle a recours au fascisme pour se maintenir. Le gouvernement libéral d’Espagne aurait pu réduire les éléments fascistes à l’impuissance depuis longtemps », a poursuivi Durruti.
« Au lieu de cela, il a temporisé, fait des compromis et tergiversé. Même aujourd’hui, en ce moment, il y a des hommes au sein de ce gouvernement qui veulent ménager les rebelles. On ne sait jamais, dit-il en riant, le gouvernement actuel pourrait encore avoir besoin de ces forces rebelles pour écraser le mouvement ouvrier. »

Disons que l’analyse reste valide pour aujourd’hui.

Après avoir exhumé ce document de travail de Diego, Manel Aisa nous dit qu’il a reçu du centre d’archives IISG d’Amsterdam « une information qui éclaire cette entrevue historique », à savoir quelques pages de la thèse doctorale du chercheur canadien Ross Harkness, publiée en 1963 à la University of Toronto Press : J. E. Atkinson of the Star. Il s’agit de la biographie du directeur du Toronto Star. Ce travail concernait indirectement le correspondant de ce journal à Paris dans les années trente : le journaliste Pierre Van Paassen. Harkness ne parle pas de Durruti dans ce livre, mais il dénonce le fait que Van Paassen ait inventé des biographies de brigadistes canadiens. « Et tout s’est construit à partir de cette thèse », conclut Manel, pour qui il semble désormais établi que l’entretien entre van Paassen et Durruti n’a pas existé, et que l’article publié dans le Toronto Star émane de l’imagination du journaliste. 

Nous allons suivre pas à pas l’exposé de Manel, et dans un deuxième épisode celui de Danny Evans qui a repris et complété le texte du premier.

Voici la traduction d’une version en castillan de l’article de Manel, publiée dans ORTO. Revista cultura de ideas acratas, n° 202, juillet-septembre 2021.
[Original en annexe]

« Pierre Van Paassen, Paris, Toronto Star, une date, 18 août 1936, au Canada, et Durruti sur le front d’Aragon.
De Manel Aisa Pàmpols

Jusqu’ici, tout semble normal et extraordinaire, une interview de Durruti lui-même dans le feu de la bataille, à quelques mètres du sifflement des balles et du grondement des canons.
Une interview avec des phrases épiques qui ont remonté le moral de nombreux anarchistes et même de républicains de l’Etat espagnol, ou de l’autre côté de l’océan, y compris des décennies plus tard, parce que les rêves sont des rêves et que la perspective de marcher dans un monde nouveau est toujours présente dans ces cœurs anarchistes.
Souvenons-nous de cette interview avec la traduction espagnole qu’Abel Paz avait en son temps publiée dans son livre El proletariado en armas, Buenaventura Durruti.

Van Paassen demande : « Pourquoi dis-tu en dépit du gouvernement ? Est-ce que le gouvernement ne combat pas la rébellion fasciste ?
Durruti : Le gouvernement ne combat pas. « Aucun gouvernement au monde ne combat le fascisme pour le supprimer. Lorsque la bourgeoisie voit que le pouvoir lui échappe, elle recourt au fascisme pour maintenir ses privilèges. .... Oui, le gouvernement actuel espère encore pouvoir utiliser les forces rebelles pour écraser le mouvement ouvrier. »

Ce dialogue passionnant de Van Paassen avec Buenaventura Durruti nous donne l’occasion d’analyser chacune des phrases écrites à l’époque.
Mais aujourd’hui, il serait peut-être bon de connaître et de regarder le Canada des années 1920-1930, et même plus loin.

N’oublions pas que la révolution russe a rempli des pages d’histoire et de littérature sur toute la planète, pour essayer de comprendre ce qui se passait là-bas, en Russie, mais aussi dans d’autres parties du monde capitaliste qui, dans ces années-là, était en ébullition. Le capitalisme se développait, et les travailleurs, fatigués de leurs mauvaises conditions de vie et de travail, cherchaient avec ardeur à améliorer leurs conditions de vie.

Au Canada, à cette époque, le capitalisme avait ses détracteurs, même si le communisme n’avait pas de véritable implantation. Mais il y avait des groupes ou des partis sociaux-démocrates qui, d’une certaine manière, remettaient en question le capitalisme, surtout dans le pays voisin. Par exemple, quelques années plus tôt, en 1933, des congrès s’étaient tenus au Canada où se proposèrent des alternatives au capitalisme, par exemple le « Manifeste de Regina », qui émanait de la Commonwealth Cooperative Federation.

Mais laissons le Manifeste, qui est un peu lointain, et passons à la presse canadienne de l’époque. Il y avait deux journaux : le Toronto Star et le Toronto Globe, par lesquels Van Paassen est passé. Ils rivalisaient en matière d’informations, d’abord lors de la Première Guerre mondiale, et plus tard, suivant les premiers pas de la Révolution russe. Des années plus tard, ils rendirent compte des arcanes de cette Europe en feu, avec la résurgence d’une Allemagne qui redevenait fière d’elle-même, d’une manière quelque peu stupide, et qui faisait de plus en plus peur au reste du monde.

Être correspondant du journal en Europe était une aventure pour Pierre Van Paassen. Le directeur du Toronto Star, Atkinson, le conseillait toujours en ces termes : « Écris ce que tu vois, pas ce qu’on te dit, et ne retouche pas ce qui correspondrait aux préjugés des Canadiens ou à la propagande russe. » On comprend ainsi que le Toronto Star était un journal de gauche qui soutenait directement la révolution russe, mais qui devait aller dans le sens contraire, c’est-à-dire plaire à ses lecteurs qui étaient pour la plupart plutôt conservateurs et croyants.

Le chercheur Ross Harkness a mené une enquête sur le directeur du Star à Toronto, J. E. Atkinson, le patron – ou plutôt, comme nous l’avons vu précédemment, celui qui fixait les lignes directrices du journal. Et cette enquête a été publiée dans les éditions de l’Université de Toronto en 1963. Harkness fait un travail de terrain qui rend compte directement des rêves de l’anarchisme en 1936, mais aussi de l’anarchisme d’aujourd’hui. Ses enquêtes sur J. E. Atkinson le conduisent à Pierre Van Paassen, dont il rappelle qu’il a été correspondant à Paris un an avant l’arrivée d’Hitler au pouvoir. Le 15 mars 1932, il envoie une dépêche de Paris à Toronto dans laquelle il dit : « Hitler tient le destin de l’Europe entre ses mains. » Déjà dans ses chroniques, il prédit le triomphe d’Hitler et l’écrasement des mouvements ouvriers en Allemagne.

Il n’était pas facile de comprendre cette Europe pour les lecteurs de journaux canadiens qui, à l’époque, voyaient d’un bon œil Hitler et Mussolini et, plus tard, Franco, parce que, depuis leur foi catholique, les Canadiens croyaient que ces trois chefs de guerre luttaient contre un communisme féroce. Seules les nouvelles concernant les Juifs contredisaient l’opinion publique canadienne. Dès mars 1934, Van Paassen prédit et publia dans The Star que les Juifs allemands étaient condamnés à la mort, à l’esclavage ou à l’exil. En outre, alors qu’elle n’avait pas encore eu lieu, Van Paassen prédit l’alliance entre l’Allemagne, l’Italie et le Japon.
Il eut le privilège d’être le premier correspondant de presse américain et européen à être interdit en Allemagne par le nazisme.

En août 1936, Van Paassen est nommé correspondant de guerre du Toronto Star pour l’Espagne, toujours depuis Paris. À cette époque, il profite du fait que de nombreux volontaires canadiens arrivent en Espagne pour rejoindre les Brigades internationales****. C’est le moment idéal pour s’adresser, depuis l’Espagne républicaine, à des compatriotes canadiens qui conservent une foi aveugle dans le catholicisme, et leur sympathie pour le franquisme, soutenu par l’Eglise.
Mais il y a deux choses à prendre en compte. […] À un moment où Franco opposait son veto à la plupart des journalistes internationaux, produire de la fiction depuis Paris représentait un filon. Et c’est ainsi que van Paassen inventa aussi la vie de plus d’un des brigadistes canadiens. Il en fit tellement qu’Atkinson le renvoya.

En conclusion, le chercheur Ross Harkness, en 1963, dit que Pierre Van Paassen n’a jamais été en Espagne pendant la révolution, et encore moins sur le front d’Aragon, et donc que l’interview a été totalement inventée. Ces mots magiques du bon révolutionnaire Buenaventura Durruti n’ont jamais été prononcés par lui – en tout cas pas avec le journaliste hollandais-canadien Pierre Van Paassen. Mais nous comprenons que Van Paassen avait sans aucun doute des références sur Durruti, et savait ce qui se préparait sur le front d’Aragon. Stimulé par son élan gauchiste, il a écrit pour le Toronto Star cette extrordinaire conversation.

Van Paassen : « Pensez-vous pouvoir gagner seuls ? »
Durruti n’a pas répondu. Il se tapota légèrement le menton et ses yeux brillèrent comme ceux d’une personne qui a une idée fixe.
Van Paassen : « Même si vous sortez victorieux de la lutte, vous vous retrouverez assis sur un tas de ruines. »
Durruti : « Nous avons vécu dans de misérables masures et dans des grottes (il répéta lentement). Nous saurons nous accommoder pendant un certain temps. Mais n’oublie pas que nous savons aussi construire. C’est nous qui avons construit des palais et des villes en Espagne, en Amérique et partout ailleurs. Nous, les travailleurs, pouvons en construire d’autres pour les remplacer. Et de bien meilleurs. Nous n’avons pas peur des ruines. Nous hériterons de la terre, cela ne fait aucun doute. La bourgeoisie peut laisser son propre monde en ruines en marquant son dernier pas dans l’histoire. Un nouveau monde s’ouvre devant nous, ici, dans nos cœurs. (Il dit dans un gémissement rauque.) En ce moment même, le monde grandit. »

Cette interview si chère aux anarchistes espagnols et catalans n’a jamais existé, et cela fait des années que cette information a été rendue publique au Canada. Mais ici, à Barcelone, en Catalogne et partout où l’on va, on croit toujours que « nous portons un monde nouveau dans nos cœurs » est sorti des lèvres et de la pensée de Buenaventura Durruti. Et, bien sûr, s’il n’a pas prononcé cette phrase, nous sommes sûrs que « porter un monde nouveau dans nos cœurs » était la pratique quotidienne de Buenaventura Durruti.
En d’autres termes, c’est le journaliste Pierre Van Paassen qui a réellement écrit, et sûrement pensé que « nous portons un monde nouveau dans nos cœurs ».

À suivre…

Les giménologues 5 décembre 2023.

Notes des Giménologues

1 https://libcom.org/article/buenaventura-durruti-interview-pierre-van-paassen
2 Disons au passage qu’il est malheureux qu’en France on ne dispose toujours pas de la traduction de l’ultime version en espagnol, largement augmentée, parue en 1996 : Durruti en la revolución española, régulièrement rééditée à la FAL.
3 Abel Paz, Durruti en la revolución española, La esfera de los libros, Madrid, 2004, p. 531, note 73.
4 En août 1936, il s’agissait peut-être de volontaires spontanés, car la structure dite des Brigades internationales se mettra en place à Albacete vers la mi-octobre. Près de 76% des volontaires canadiens étaient membres du Parti communiste du Canada ou de la Ligue de la jeunesse communiste, notammant recrutés à Toronto. La majorité des autres étaient membres de différents partis de gauche plus ou moins radicaux.
« Ils furent près de 1700 Canadiens à joindre le combat républicain, selon l’historien Michael Petrou. (…) La grande majorité était des Canadiens récemment naturalisés, provenant d’Europe du Nord et de l’Est, des Finlandais, des Ukrainiens, etc. De fait, 78% d’entre eux étaient nés à l’étranger. (…) Au début du conflit, les Canadiens furent incorporés dans le bataillon américain Abraham-Lincoln. Leur demande de faire partie d’une unité canadienne fut exaucée le 1er juillet 1937 avec la formation du bataillon Mackenzie-Papineau. » https://lautjournal.info/20171214/il-y-80-ans-des-volontaires-canadiens-dans-la-guerre-civile-en-espagne
Et pour le contexte social au Canada voir : https://luxediteur.com/les-canadiens-dans-les-brigades-internationales-espagnoles/



Episode 1 en PDF 156.9 kio / PDF

Traduction de l’entretien 95.4 kio / PDF