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Cuartel de la Guardia Nacional Republicana
L’autre balle qui faillit tuer Buenaventura Durruti et Cipriano Mera
Le 19 novembre sur le front de Madrid

On trouvera la version intégrale de ce texte avec photos et croquis en pièce jointe (PDF)

Dans le cadre des recherches toujours in progress de Tomàs Mera (Juan Heredia) sur
La mort de Durruti et les circonstances de sa venue à Madrid
texte déjà présent sur ce site :
http://gimenologues.org/spip.php?article861

Et après la publication d’un document annexe :
La Colonia Metropolitana. Reconstitution de l’itinéraire suivi par Durruti le 19 novembre 36 sur le front de Madrid. C’est dans ce quartier de Madrid, peu évoqué dans les livres d’histoire, que Durruti fut mortellement touché :
http://gimenologues.org/spip.php?article923 (nouvelle version)

Nous mettons aujourd’hui à disposition un nouveau document du même auteur :

Cuartel de la Guardia Nacional Republicana. L’autre balle qui faillit tuer Buenaventura Durruti et Cipriano Mera ce 19 novembre sur le front de Madrid

Les Giménologues, 12 mars 2024 (revu le 20 mars 2024)

Cuartel de la Guardia Nacional Republicana
L’autre balle qui faillit tuer Buenaventura Durruti et Cipriano Mera ce 19 novembre sur le front de Madrid

C’est au nord de Madrid au plus près de la Colonia Metropolitana et sur les hauteurs de la colline du Cerro del Pimiento que Buenaventura Durruti et Cipriano Mera sont visés par un tir d’origine inconnue, ce 19 novembre 1936. Ils se trouvaient depuis 6h du matin dans la tour de la Caserne de la GNR ex- Guardia civil pour superviser une opération en cours, dont l’objectif était de reconquérir l’hôpital Clínico. L’édifice situé dans la Cité Universitaire était aux mains de l’ennemi depuis le 17 novembre.

En 1960, Mera déposa aux archives d’Amsterdam de l’IISG deux manuscrits dactylographiés sur la guerre civile espagnole, dont son journal de campagne, De nuestra guerra Diario de campaña, concernant la période comprise entre le 18 juillet 36 et le 15 février 37.
Ces notes serviront de base à la rédaction de Guerra, exilio y cárcel de un anarcosindicalista, publié à Paris en 1976 aux éditions Ruedo Iberico. Pour rappel, Mera décèdera le 24 octobre 1975.

Déroulé de la matinée du 19 novembre selon Mera

L’assaut du Clínico est relaté par Mera, l’un des protagonistes-clé les plus fiables concernant le déroulé des événements de cette journée. Nous avons opté pour la version dactylographiée De nuestra guerra Diario de campaña de Mera bien plus complète que Guerra, exilio y cárcel de un anarcosindicalista, les mémoires de Mera publiées en 1976. Dès 6 h du matin, Cipriano se trouve en haut de la tour de la caserne de la GNR Guardia nacional republicana ex-Guardia civil de la rue Guzmán el Bueno. De ce poste d’observation, la vue est très dégagée sur le Cerro del Pimiento et la Cité universitaire. Pour suivre l’opération en cours sur le Clínico, sont aussi présents Durruti, Manzana et Yoldi, ainsi que deux délégués de la colonne Del Rosal proches de Mera, Feliciano Benito et Artemio García. La veille, Mera et Durruti ont fait le point sur les forces qui seront engagées : une centurie de la colonne Durruti, la centurie libertaire Sigüenza de Villanueva et les rescapés de la colonne de la Libertad-López Tienda, sans oublier des miliciens provenant de la colonne Del Rosal. L’État-major de Miaja et Rojo insistent particulièrement sur l’importance stratégique du Clínico.

Vers 7 heures, Mera et Durruti sont avertis par des émissaires que les premiers miliciens ont rencontré un foyer de résistance au niveau du rez-de-chaussée, et qu’ils n’en n’ont pas tenu compte. Trouvant l’édifice désert à leur arrivée, l’euphorie gagne les miliciens. La décision de se précipiter tous sur les terrasses de l’hôpital va s’avérer néfaste. Très rapidement, les miliciens vont se retrouver bloqués dans les étages supérieurs par un ennemi arrivé par surprise au niveau du rez-de-chaussée et du sous-sol. Mera a travaillé comme maçon sur le chantier du Clínico. Cipriano connaît l’existence d’une galerie accessible à pied et conduisant au collecteur général des eaux usées se déversant dans la rivière Manzanares. Comme le reste des bâtiments universitaires tenus par l’ennemi depuis le 15 novembre, le Clínico est évacué par ce dernier durant la nuit. Les insurgés se replient avec leurs blessés de l’autre côté du Manzanares pour y revenir dès les premières heures du jour. Durruti envoie immédiatement un ordre écrit à un capitaine [on ignore de quelle unité] chargé de l’attaque, pour que soient impérativement occupées les parties basses de l’édifice.

Aux environs de 8h30, Manzana se dirige vers le Clínico devant l’impossibilité de résoudre le problème de communication rencontré par les miliciens bloqués dans la partie haute de l’hôpital. Manzana est blessé à une main avant même d’atteindre les lieux. Ne voyant pas d’évolution sur place, suivi de Mera et des autres délégués, Durruti décide de descendre de la tour et d’aller voir un second capitaine de milices resté avec un bataillon en réserve sur l’avenue de la Reina Victoria. [La dite avenue se trouve à 300 m juste au-dessus de la caserne de la GNR]. Durruti ordonne fermement au capitaine émettant des réserves de contre-attaquer immédiatement avec deux compagnies pour déloger les troupes ennemies bloquant les parties basses du Clínico.
De retour à leur poste d’observation – l’heure n’est pas précisée -, Mera et Durruti échangent sur la difficulté à faire exécuter les ordres quand une balle touche le torreon. En rebondissant, elle vient se loger dans la cage d’escalier. Durruti profère alors une injure mais Mera et lui poursuivent sans broncher.

Au même moment, Manzana monte dans la tour avec la main bandée et les y rejoint. Il notifie à Durruti que le capitaine désigné pour la contre-attaque refuse d’accomplir l’ordre reçu en évoquant un tirage au sort en cours pour désigner les deux compagnies [sur les quatre] chargées de l’assaut. Durruti fait appeler ledit capitaine. Il lui demande d’arrêter immédiatement le tirage au sort et de désigner les deux compagnies déjà prêtes sinon ce capitaine aura à lui rendre des comptes personnellement.

Après ce vif échange, Mera et Durruti se retrouvent sur l’avenue de la Reina Victoria. Mera rompt le silence et se lance dans un débat sur un thème qui lui est cher, la discipline des miliciens au combat. Durruti se dit en accord dans les grandes lignes, et propose la relève à venir des miliciens de sa colonne ainsi que la nécessité d’unir l’ensemble des milices. Les deux amis conviennent de se revoir à 16h avec Val au Comité de défense pour en débattre. Puis ils quittent les lieux pour rejoindre, l’un, son quartier-général, et l’autre, accompagné de Benito, son poste de commandement. Mera revoit Palacios, le commandant de la colonne Del Rosal pour un point sur l’offensive de la matinée. Mera souligne l’accord trouvé avec Durruti en fonction duquel ce dernier serait nommé à la tête des colonnes unifiées.

Le récit de la matinée par Paz
Extrait de Un anarchiste espagnol DURUTTI, Quai Voltaire, Paris, 1993

Le récit d’Abel Paz s’appuie sur une source inédite, le Diario de campaña déposé en 1960 par Cipriano Mera aux archives d’Amsterdam. Des points essentiels y figurent et complètent les deux récits de Mera cités plus haut. Les précisions apportées par Paz permettent de comprendre pourquoi Durruti et Mera quittent la zone aux alentours de 12h30 alors que se déroule une bataille à l’issue incertaine pour le contrôle du Clínico. L’explication est la suivante. Aux environs de midi, Yoldi, membre du Comité de guerre de la colonne, informe Durruti que le contact est enfin rétabli avec les miliciens piégés dans les étages supérieurs de l’édifice. De nouveaux renforts auxquels se sont joints des internationaux étaient venus prêter main forte aux miliciens en bloquant les souterrains d’accès.

Paz cite aussi l’incident avec la balle et décrit une scène - différente de celle que relate Mera - où Durruti se serait penché à l’extérieur afin de mieux observer le Clínico. Une balle rebondit alors sur le mur, à quelques centimètres de sa tête. Selon Paz, Durruti émet une remarque sur ce projectile passé tout près mais ne bouge pas pour se mettre à l’abri. Le tireur embusqué attendait-il une occasion pour tuer l’un des occupants de la tour ? Il est utile de rappeler qu’il n’y eut qu’un seul coup de feu.

Pourquoi ce tir dans une zone sensée se trouver à l’abri du front ?

Pour commencer, il faut aborder la possibilité d’un tir lointain provenant du Clínico. Les positions ennemies se trouvent à 750 m à vol d’oiseau de la caserne de la GNR. A 9h, les combats font rage entre miliciens et militaires ennemis pour le contrôle de l’hôpital, ce qui rend peu probable un tir ennemi délibéré sur la tour ou torreon de la GNR. De plus, à ce moment précis, ce sont les miliciens libertaires qui contrôlent les étages supérieurs et les terrasses de l’hôpital. A cette distance, il faut déjà une paire de jumelles pour distinguer les différents mouvements de personnels au pied et en haut de la tour. Quant à la portée des fusils allemands de précision - comme le Mauser 98 équipé d’un viseur télescopique* - utilisés par les tireurs d’élite ennemis, elle peut aller jusqu’à 800 m. Nous ne pouvons cependant pas écarter l’hypothèse d’une simple balle perdue en direction du torreon lors des échanges de tirs entre les occupants du Clínico.

Un tireur ennemi pouvait-il s’infiltrer jusqu’à la Colonia Metropolitana ?

Est-il possible alors que ce tir se soit produit dans la zone jouxtant le torreon de la GNR ? Nous avons reconstitué à partir de la vue aérienne ci-dessous (doc en attente pour des raisons techniques) les différents bâtiments et leurs distances respectives. Juste en face de la caserne et donnant sur la avenida del Valle, à moins de 250 m se dressent plusieurs villas et un couvent à la taille imposante et haut de plusieurs étages. Désertés comme la plupart des édifices de la Colonia Metropolitana, ce sont de parfaites planques propices à une embuscade ou à une provocation. Un bâtiment au n°26 de l’avenue offre une position de tir en face de la tour de la caserne.

Considérons l’hypothèse d’un franc-tireur ennemi infiltré et posté depuis l’une des nombreuses villas désertes. Lors d’une attaque le 17 novembre, des insurgés et des blindés franchirent les lignes de défense républicaines au niveau de la place de la Moncloa et du Parque del Oeste et pénétrèrent dans le quartier d’Argüelles d’où ils seront repoussés. Si des ennemis sont restés bloqués dans le quartier, à l’aide des vues de la page précédente, on peut mesurer les distances à parcourir pour rejoindre la Colonia Metropolitana via la rue de Lucio del Valle, dernier espace urbanisé au nord du quartier d’Argüelles. Ces infiltrés devaient ensuite traverser le Cerro del Pimiento à découvert pour enfin atteindre la Colonia Metropolitana. Une fois sur place, ils pouvaient se cacher dans les multiples villas abandonnées de leurs occupants mais au risque d’y croiser des miliciens engagés dans les combats de la Cité Universitaire ; la Colonia servait aussi de base arrière en cas de repli.

Un tir impliquant le sergent Manzana ou les communistes ?

Quelques heures plus tard dans l’après-midi du 19 novembre, Durruti sera mortellement blessé par balle alors qu’il retournait aux abords du Clínico. Dans leurs récits, Antonio Ortiz, Antonio Bonilla et José Mariño soupçonnent fortement Manzana d’être l’auteur intentionnel de ce tir sur Durruti. Dans ce cas de figure, une question se pose : Manzana serait-il aussi l’auteur d’une première tentative visant Buenaventura sur le torreon de la GNR ? Après ce premier échec du matin, le sergent aurait récidivé quelques heures plus tard, lors du retour précipité de Durruti aux abords du Clínico, et cette fois avec succès. Si l’on respecte la stricte chronologie des événements relatés par Mera, Manzana blessé, avec la main bandée, revient au torreon depuis le Clínico. Il se trouve déjà dans les escaliers de la tour juste après le coup de feu, d’après les indications de Mera. Nous ignorons le chemin emprunté par Manzana pour s’approcher de l’hôpital, ainsi que celui utilisé pour le retour. Au vu des distances et devant l’urgence de s‘y rendre puis d’en revenir, Manzana devait traverser en voiture la Colonia Metropolitana par la rue del Bosque. Pour cet aller-retour, Manzana était accompagné d’un chauffeur et d’une éventuelle escorte armée. Pour autant, Manzana aurait-il pu être techniquement l’auteur de ce tir raté ?

A cet instant précis, Manzana est porteur d’une information concernant ce capitaine des milices auquel Durruti avait ordonné précédemment d’aller prêter main-forte aux miliciens du Clínico. Ce qui pourrait suggérer qu’il soit repassé par l’avenue de la Reina Victoria. Rappelons que Manzana, blessé, ne pouvait se permettre de tirer à proximité du poste d’observation alors que des membres de l’escorte personnelle de Durruti et Mera se trouvaient probablement au pied de la tour. En dernier ressort, il ne lui restait plus qu’à déclencher un tir hasardeux vers le haut pendant qu’il gravissait les escaliers de la tour.

Pour commettre son forfait, Manzana devait descendre de son véhicule bien avant d’atteindre le torreon, puis aller ensuite se poster dans l’une de ces villas situées en face de la caserne ou depuis les jardins attenants. Pour tirer sans être vu, il ne pouvait utiliser son pistolet Astra 400 dont la portée de tir n’excède pas les 50 m. Manzana n’avait pas d’autre choix que de tirer une seule fois afin de profiter de l’effet de surprise. L’arme utilisée pouvait être un fusil Mauser ou son pistolet-mitrailleur MP28II avec lequel il se déplaçait en permanence. Ce scénario reste pour le moins compliqué à mettre en œuvre pour une personne déjà blessée à la main. Si l’on ajoute à cela le fait que Manzana était déjà dans la tour juste après le coup de feu, cette hypothèse parait peu crédible.

On peut avancer une seconde hypothèse qui impliquerait un tir d’intimidation, voire une tentative délibérée d’assassinat commise par les communistes. Il est notoire que Durruti et Mera n’avaient pas que des amis dans le secteur. La décision de placer ce jour-là la colonne Libertad-López-Tienda sous le commandement de Durruti aurait pu conduire des éléments hostiles à perpétrer un acte isolé motivé par la seule haine. Si l’on se projette sur une décision ayant l’aval des soviétiques, la balle de ce tireur posté en face de la tour passant tout près de Durruti et Mera voulait leur signifier qu’ils restaient sous la surveillance permanente des tovarichtchi. Une seconde tentative était inutile s’il s’était agi d’une intimidation. Elle aurait de fait signalé la présence d’un tireur aux membres des escortes demeurés sur le qui-vive.

La zone de la Colonia est proche de la caserne du Quinto Regimiento communiste située dans le quartier de Tetúan au nord de la place de Cuatro Caminos. La caserne regorge d’éléments hostiles aux anarchistes ; des staliniens chauffés à blanc et biberonnés à la propagande du PCE et de ses affiliés. Repris largement par une presse contrôlée par les communistes, les plumitifs aux ordres ne tarissaient pas d’éloges sur les exploits des miliciens du Quinto Regimiento, rejoints dès le 7 novembre par ceux des Brigades Internationales. L’aversion à l’encontre des miliciens de Durruti était largement entretenue par les militaires soviétiques siégeant au sein de l’État-Major de Miaja et Rojo. Les officiers russes et leurs adjoints locaux déversaient leurs calomnies sur les prétendus débandades et refus de combattre des miliciens libertaires.

Conscients qu’ils devaient unir leurs forces pour faire contrepoids à leurs ennemis de l’intérieur, Mera et Durruti devaient se revoir avec Eduardo Val dans l’après-midi du 19 novembre au Comité régional de Défense de la CNT pour concrétiser leur union sur le terrain, et placer l’ensemble des forces libertaires sous la direction de Durruti.

Et si c’était Mera la cible des communistes ?

En complément aux souvenirs de Cipriano Mera, les travaux de l’historien José Maria González Muñoz consacrés aux opérations militaires dans la vallée du Tiétar, à l’ouest de Madrid, ont permis de reconstituer le parcours de septembre à octobre 36 de la colonne Del Rosal, composée de cénétistes. L’objectif de l’État-major républicain du général Asensio était de contenir au maximum l’avancée des troupes ennemies vers la capitale et gagner du temps pour mieux préparer cette dernière à l’assaut inévitable par les troupes franquistes. Proche du chef du gouvernement et ministre de la Guerre Largo Caballero, Asensio ne faisait guère mystère de son dédain pour les miliciens libertaires. Deux autres colonnes sous l’influence notable des communistes, celles du lieutenant-colonel Mangada et du capitaine López Tienda, étaient respectivement placées sur les flancs nord et sud de la colonne Del Rosal dont le délégué était Cipriano Mera. Faute d’appuis de la part des autres colonnes et d’armement spécialisé, la colonne Del Rosal se retrouvait souvent en première ligne, comme lors de la chute de Casavieja à la mi-septembre. Selon certaines sources, le lieutenant-colonel Del Rosal aurait été démis de ses fonctions par le général Asensio pour s’être plaint du traitement discriminatoire réservé à sa colonne. Selon d’autres sources, il aurait proposé de lui-même sa démission le 6 ou 7 octobre. A la même date, Julio Mangada rentre à Madrid pour raisons de santé. Les communistes ont alors le contrôle total sur la colonne en la personne du fils de Mangada. Ils vont ainsi poursuivre leur travail de dénigrement des milices de la CNT. L’hostilité envers Mera était notoire. C’est ainsi qu’une série de provocations vont être montées pour discréditer sa colonne auprès d’Asensio et faire apparaitre les milices communistes comme les seules disciplinées et dignes de confiance, suivant à la lettre le code militaire.

L’écrasante supériorité militaire de l’ennemi sur terre et dans les airs va rapidement entraîner une série de revers pour les troupes républicaines. Dès le 8 septembre, l’axe stratégique allant de Avila à Talavera est sous contrôle des deux armées ennemies qui ont fusionné leurs effectifs à Arenas de San Pedro. L’offensive se poursuit et les deux armées convergent sans attendre vers Madrid. A partir du 7 octobre, la situation va devenir critique pour la colonne confédérale. Alors que Mera se trouve à Sotilllo de la Adrada, López Tienda évacue le 8 octobre la localité voisine de Cenicientos située à 13 km de distance, pour se replier vers le nord en direction de San Martin de Valdeiglesias. López Tienda choisit de ne pas en avertir Mera. Ce dernier se retrouve isolé sans aucune aide sur ses deux flancs gauche et droit. En pleine zone ennemie à Sotillo de la Adrada, les miliciens de Mera sont attaqués par les troupes de Monasterio. La colonne sous la direction de Mera doit quitter en urgence la zone et rejoindre López Tienda aux abords de San Martin de Valdeiglesias.

En dépit du bon sens, López Tienda veut attaquer cette dernière ville qui se trouve être déjà aux mains de l’ennemi depuis le 8 octobre à 16H00. Mera n’a pas d’autre choix que de se replier en catastrophe vers le nord en direction de Cebreros. Il décide alors de rompre l’encerclement en traversant à toute allure les lignes adverses à bord de véhicules remplis de miliciens tirant sans relâche dans toutes les directions. Sans cette manœuvre audacieuse et héroïque, les unités confédérales auraient été entièrement décimées et la responsabilité aurait été attribuée à l’incompétence des libertaires.
Mera n’en avait pas encore fini avec les manœuvres perfides des communistes. Pensant trouver en soutien la colonne Mangada à son arrivée à Cebreros le 9 octobre, Mera constate que cette dernière a quitté la ville depuis la veille pour se replier sur Robledo de Chavela distante de 25 km. Mera fait un bref aller-retour au QG de la colonne Mangada à Robledo de Chavela. Il s’entretient avec le fils de Mangada et lui demande des explications sur leur départ de Cebreros. Ce dernier goguenard lui répond qu’il n’a pas de compte à lui rendre. Les rescapés de deux colonnes Del Rosal et López Tienda occupent Cebreros durant quelques heures et finissent par rejoindre Robledo de Chavela. C’est ensuite le retour à Madrid marquant la fin de l’opération militaire à l’ouest de Madrid.

En novembre 36, lors de la bataille de Madrid au cœur de la Cité Universitaire, Mera va retrouver la colonne Libertad-López Tienda réorganisée avec des renforts provenant des casernes du PSUC de Barcelone et du front d’Aragon. Malgré l’appui des soviétiques dans l’État-major de Rojo, les débandades au combat des miliciens du PSUC sont constatées dès le 13 novembre. Les légionnaires et les troupes marocaines de Franco pénètrent dans la Cité universitaire le 15 novembre. Malgré toute l’aide que Mera apporte à Durruti, il ne pourra empêcher ce dernier de se retrouver en première ligne, là où les combats furent les plus acharnés.

Conclusion

A défaut d’éléments probants, l’ensemble des faits exposés ici ne permettent pas de trancher la question de l’origine du tir. Si l’hypothèse d’une simple balle perdue lors des échanges de tir entre les occupants du Clínico reste pertinente, l’auteur de ces lignes penche pour d’une tentative d’intimidation vis-à-vis de Durruti, doublée d’une vengeance directe à l’encontre de Mera. Quel que soit le cas de figure, Mera et Durruti restaient des cibles à éliminer et tous les moyens étaient bons afin de faire place nette aux seules unités communistes du Quinto Regimiento et aux Brigades Internationales. La crainte de voir réunies les milices libertaires sous le commandement unique de Durruti ajoute du crédit à cette hypothèse.

Le débat reste cependant ouvert sur l’origine de ce premier et mystérieux tir ainsi que sur l’identité de son auteur… 

note * sur le viseur téléscopique : https://es.wikipedia.org/wiki/Mauser_98. La distance de 800 m rend nécessaire un viseur télescopique. Les caractéristiques du fusil russe Mosin-Nagant pour tireurs d’élite sont identiques : https://fr.wikipedia.org/wiki/Mosin-Nagant

Juan Heredia, le 12 mars 2024. juan.heredia@orange.fr

BIBLIOGRAPHIE

Cipriano MERA, Guerra, exilio y cárcel de un anarcosindicalista. Ruedo Ibérico, París, 1976
Cipriano MERA, De nuestra guerra Diario de campaña, Notes dactylographiées IISG Amsterdam
Abel PAZ, Un anarchiste espagnol DURUTTI, Quai Voltaire, Paris, 1993
José Maria GONZÁLEZ MUÑOZ, La Guerra Civil en el Valle del Tiétar (Ávila/Toledo) Diario de operaciones de la Columna Del Rosal : Septiembre-Octubre 1936, SEVAT, Madrid, 2017
José Maria GONZÁLEZ MUÑOZ, La Guerra Civil en el Valle del Tiétar (Ávila/Toledo) 2 Diario de operaciones de la Columna Monasterio : Agosto-Octubre 1936, SEVAT, Madrid, 2022