Conférence giménologique à Prades (PO)
Sur Les chemins du communisme libertaire en Espagne

PRADES le samedi 11 septembre à 14 H Conférence et débat à l’ENTONNOIR en association avec la librairie la LIMBAMBULE :
"De la Commune de Paris aux collectivités libertaires d’Aragon. Les chemins du communisme libertaire en Espagne"

Avec Myrtille, giménologue

Les Giménologues se sont immergés depuis des années dans maints aspects du processus révolutionnaire engagé dans une partie de l’Espagne de 1936 à 1938. Si l’expérience socialisatrice libertaire est assez connue désormais, le processus qui y mena, les polémiques et débats qui la nourrirent, le sont moins.

En 1936, l’Espagne est le seul pays où le projet communiste libertaire est resté vivant, porté par des centaines de milliers de prolétaires foncièrement anticapitalistes, antifascistes, et ennemis déclarés du communisme autoritaire. C’est là, à divers degrès et en certains endroits, que démarra l’unique mise en pratique connue d’abolition du salariat, rouage essentiel de la dynamique capitaliste.
Et c’est dans une partie de l’Aragon que l’expérimentation communiste libertaire alla le plus loin. Près d’un an durant, cette province fournit le cadre « d’une vie collective possible, sans dieu ni maître, donc avec les hommes tels qu’ils sont ».

Pourquoi l’anarchisme se trouva-t-il comme chez lui en Espagne ?

Dureté des conditions d’existence : 50 000 grands possédants très réactionnaires détiennent 50 % du sol. Ils s’acharnent sur deux millions de travailleurs sans terre et sur un paysannat qui survit à peine sur 2% des terres. L’omni présence de l’Eglise corsète la vie quotidienne des gens. L’armée parasitaire fomente régulièrement des golpes et envoie la jeunesse se faire tuer dans les colonies : tout cela engendre une guerre sociale cruelle et incessante, sans demi-mesures. Jusqu’en 1936, perdurera une société encore très rurale, très imprégnée de mentalités pré-industrielles, avec des classes populaires peu séduites par le clinquant de la bourgeoisie.
Le capitalisme s’expanse plus lentement en Espagne qu’ailleurs, mais assez pour se faire fortement détester. Les patrons sont essentiellement anglo-saxons car la bourgeoisie locale est peu dynamique – sauf en Catalogne où les industries textile et métallurgique vont largement se développer, et où s’organise très vite un prolétariat très combatif sous forme d’associations ouvrières. Des émeutes urbaines agrémentées d’incendies de machines et d’usines et des soulèvements paysans jalonnent les années 1835-1880. Comme dans le reste de l’Europe, les possédants commencent à criminaliser les prolétaires révoltés : la première grève générale éclate en juillet 1855 en Catalogne après que l’on eut garrotté en place publique un ouvrier du textile très engagé. Au cours de l’émeute on retrouva le corps sans vie du président de l’Institut industriel de Catalogne.

Le premier volume retrace les luttes sociales et l’émergence du projet CL au sein de l’AIT anti autoritaire

Création de la Fédération Régionale Espagnole en 1870, branche espagnole de l’AIT, organisée en sections de métiers. Elle émane d’une symbiose réussie entre les idées et pratiques libertaires et des décennies de protestations sociales et d’insurrections spontanément antiétatistes, anticléricales et anticapitalistes dans les villes industrielles et dans les campagnes. L’action directe spontanée fut pratiquée avant sa théorisation en 1881. Contrainte le plus souvent à la clandestinité, la FRE mettra en place une auto-défense ouvrière contre la police et le patronat, tout en déplorant de devoir recourir aux « represalias » . Elle publia un « Manifeste de quelques partisans de la commune aux puissants de la terre », et accueillit des rescapés de la Commune en son sein.

Classe privilégiée, bienheureux de la terre, avares insatiables et fainéants [...]. Êtes-vous si aveugles que vous ne voyez pas qu’il est impossible d’en finir avec les défenseurs de la Commune sans en finir avec tous les travailleurs du monde ? […]Désormais, tout est déjà légitimé : entre vous et nous il ne peut y avoir aucun arrangement. Un abîme de sang, un abîme de crimes, une montagne inaccessible d’intolérance nous sépare. C’est vous qui l’avez voulu ; c’est vous qui l’avez dit ; c’est vous, enfin, qui l’avez fait : guerre à mort ; guerre du producteur contre le parasite et l’exploiteur ; guerre entre riches et pauvres ; guerre entre celui qui, sans rien produire, consomme tout et celui qui, produisant tout, n’a pas de pain à donner à ses enfants. »

La barbarie versaillaise marque clairement une rupture historique, la fin d’une utopie de réconciliation sociale et le basculement du mouvement ouvrier vers l’action révolutionnaire violente.
De 1876 à 1880 les rescapés internationalistes tirent les leçons de l’échec de la Commune de Paris : Reclus, Cafiero, Dumartheray, Kropotkine, Malatesta etc. se définissent désormais comme « Communistes Anarchistes » : ils reprennent aux marxistes le terme qu’ils abandonnent en devenant sociaux démocrates.

- Refus radical de l’idée de nation et du moindre recours à l’Etat qui « ne peut être mis au service de son propre démantèlement »
- Le point de départ de la vie sociale est l’individu librement associé
- Mise en évidence du rôle des paysans (futurs prolétaires urbains) négligé pendant Commune (cf. le manuel de Reclus « A mon frère le paysan »).
- Au-delà du lieu de production et des structures ouvrières de résistance, ils prônent une organisation des hommes et des femmes au sein des communes urbaines et rurales autonomes et fédérées ; ce qui leur donne une portée sociale plus large car cela inclut les femmes, les enfants, les vieux et les chômeurs (la « communauté ouvrière » de Temma Kaplan)
- Dès le démarrage de la révolution : abolition de la propriété et appropriation totale des terres, outils et moyens de production, avec redistribution immédiate des richesses en fonction des besoins
- Abolition du salariat : tout le monde travaillera pour les besoins de tous. La formule « à chacun selon ses besoins » est proposée en rupture avec celle du collectivisme bakouninien : « à chacun selon son travail ». Elle maintenait la propriété individuelle du produit intégral du travail de chacun, et respectait la petite propriété paysanne, ce qui induisait le maintien d’un « salariat collectiviste » selon Kropotkine :

Le salariat est né de l’appropriation personnelle du sol et des instruments de production par quelques-uns. C’était la condition nécessaire pour le développement de la production capitaliste : il mourra avec elle, lors même que l’on chercherait à le déguiser sous la forme de « bons de travail ».

Cette tendance Communiste Anarchiste fera adopter le communisme libertaire en 1880 au congrès AIT de la Chaux de fonds. Il sera repris dans toutes les sections sauf l’espagnole, qui restera encore un moment fidèle au collectivisme bakouninien, surtout en Catalogne.
En effets de grands débats et polémiques autour de ces deux formules dureront jusqu’à la fin du siècle via une active et riche presse militante, et malgré la clandestinité à laquelle la FRE fut contrainte dès 1873. Une grande tension émergea en son sein à partir de cette divergence et aussi sur les pratiques de luttes différentes entre les sections Catalanes et andalouses : cela l’affaiblira beaucoup. Avec et à côté des organisations ouvrières de résistance sont apparu des groupes d’affinités, composés de jeunes garçons et filles des quartiers diffusant les ouvrages de Kropotkine [ (dont La conquête du pain ] et les idées anarco-communistes, et pratiquant la propagande par le fait.
Ces partisans du communisme libertaire gagneront du terrain : ils exposeront leur vision de la révolution dans un Manifeste des groupes madrilènes de mai 1887 « A los trabajadores en general » :

"La propriété individuelle étant transformée en propriété commune, les travailleurs se grouperont pour la production de la façon qu’ils estiment convenir. Ils travailleront tous pour un et un pour tous, […] là où ils se sentent attirés, chacun selon ses forces et percevant selon ses besoins. Tous les moyens de transport et de communication étant à la disposition de toutes les Communes, de la plus petite à la plus grande, toutes pourront faire un bulletin établissant ce qu’elles ont en surplus et ce qui leur manque, afin d’effectuer ainsi directement un échange de produit sans papier-monnaie ni autre mode d’échange qui représente une valeur qu’il n’a pas. Tel est le Communisme anarchiste en face du Collectivisme appelé aussi anarchiste et propagé par les défenseurs du produit intégral. "

On retrouvera ce projet exprimé quasiment dans les mêmes termes par les partisans du communisme libertaire des années 1930, notamment par la tendance communaliste/agrariste traversant la CNT et les groupes anarchistes, cellule de base de l’anarchisme. Ils exerceront une pression radicale sur le syndicat pour que les principes et finalités anarchistes ne soient jamais oubliés.

La FRE disparut sous les coups de boutoirs de la répression ; une grande désespérance s’empara des classes populaires à la fin du siècle (exil de 8% de la population ; soulèvement des quartiers populaires de Barcelone en 1909), jusqu’à ce que le mouvement ouvrier se réorganise avec la création de la CNT en 1910, qui adoptera en 1919 le projet communiste libertaire comme finalité.

…La suite in vivo à Prades

Les Giménologues, premier septembre 2021