Recension de Guerilleros France 1944

par Sylvain Boulouque, historien

In NONFICTION. Le quotidien des livres et des idées.
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Quand le PCF réglait ses comptes dans les maquis

par Sylvain BOULOUQUE

21 octobre 2020

Guérilleros, France 1944 - Une contre-enquête
Henri Mélich , Christophe Castellano
2020

"Guérilleros : France 1944" revient sur un épisode peu connu de la Seconde Guerre mondiale, à savoir les éliminations physiques des non communistes dans les maquis.

"Guérilleros : France 1944" revient sur un épisode peu connu de la Seconde Guerre mondiale, à savoir les éliminations physiques des non communistes dans les maquis. Il se décompose en quelques grands chapitres. Le premier est constitué par le témoignage de Henri Melich, qui a assisté aux événements. Il est suivi par une mise en perspective historique sur la violence communiste en Espagne, puis se poursuit par le travail archivistique et d’enquête de Christophe Castellano et d’Henri Melich sur les disparitions dans l’Aude. Les auteurs ont étoffé leur l’ensemble par d’autres témoignages et des biographies des principaux acteurs. Cette sérieuse enquête est préfacée par la meilleure spécialiste de l’exil espagnol, Geneviève Dreyfus Armand, qui en souligne la valeur.

Une histoire qui bégaie…

Depuis plusieurs décennies, des rumeurs concernant l’exécution sommaire d’opposants au communisme officiel existent sur le territoire français. Elles sont parfois consécutives d’affrontements entre militants quand le service d’ordre du PCF tire à la demande du secrétaire du Parti, Albert Treint, lors d’une réunion publique particulièrement agitée le 11 Janvier 1924 dans les locaux de la CGTU au 33 rue de la Grange aux Belles. L’épisode est suffisamment documenté pour que le nom de l’un des tueurs soit connu*. S’ils ne sont pas tous aussi tragiques, les incidents émaillant les réunions publiques sont légions. Par ailleurs, dans les années 1930, les assassinats commis par les services secrets soviétiques en France avec la complicité de quelques militants détachés du PCF existent également comme pour Willy Münzenberg ou Ignace Reiss.

De même, outre Pyrénées, la police secrète soviétique et les services de contre espionnage espagnol, le Service d’investigation militaire, se sont livrés à plusieurs assassinats lors des journées de mai de Barcelone en 1937 et dans les semaines qui suivirent : les anciens communistes, devenus marxistes du Parti ouvrier d’unification marxiste comme Andrès Nin ou les anarchistes comme Camillo Berneri ou Francesco Barbieri l’ont payé de leur vie.

Dans Meurtres au maquis, Pierre Broué et Raymond Vacheron ont également montré que quatre militants trotskistes ont été abattus en connaissance de cause par des membres du PCF, non loin du Puy en Velay. A ces assassinats politiques, plus ou moins élucidés, s’en ajoutent d’autres en région pyrénéenne. Des témoignages avaient déjà questionné ces disparitions mystérieuses à Montfort sur Boulzane dans le département de l’Aude. Bien que sérieuses et documentées, les informations recueillies dans Les dossiers noirs d’une certaine Résistance : trajectoire du fascisme rouge, étaient restées confinées aux milieux libertaires. Henri Melich, un des témoins de ces événements, auteur par ailleurs d’un passionnant témoignage sur son exil français, et un historien, Christophe Castellano, se sont penchés sur ces disparitions pour en renouer les fils.

Une reconstitution presque complète

En partant du témoignage de l’ancien résistant Henri Melich, qui a constaté la disparition de plusieurs de ses compagnons de combats lors d’une mission dans les maquis**, les auteurs ont remonté une piste, un fait divers intervenu en territoire espagnol en 1953, pour suivre plusieurs investigations policières. Ils ont ensuite réussi à analyser plusieurs enquêtes policières et fini par remarquer que la police avait enregistré la disparition de 13 guérilleros, en août 1944. Pour comprendre le pourquoi de ces disparitions, les auteurs expliquent les méandres de l’organisation des républicains espagnols en exil. Le Parti communiste espagnol a créé, en 1941, l’Union nationale espagnole (l’UNE), destinée à libérer l’Espagne après la France en associant dans la lutte armée toutes les forces non communistes. Les différentes familles politiques participent à la lutte armée dans le cadre de cet organisme. Ainsi des libertaires rejoignent la cinquième Brigade des FTP*** de l’Aude. Ils décortiquent ensuite le chemin qui conduit les libertaires à s’opposer à la direction communiste de l’UNE locale, ce qui leur a été fatal. Les questions posées par les survivants restaient sans réponse au mieux, voire dans certains cas poussaient les meurtriers à accuser leur victime d’être du côté de leurs ennemis commun, comme tous les procès staliniens. La recherche apporte des réponses, il s’agissait bien d’assassinats politiques même si les ordres des tueurs n’ont pas été retrouvés.

Au total, les auteurs livrent ainsi une belle page de micro-histoire où le local devient révélateur d’un phénomène plus global.

Sylvain BOULOUQUE

Sylvain Boulouque est enseignant dans le secondaire. Spécialiste de l’anarchisme et du communisme, il a notamment publié Les Anarchistes et les guerres coloniales, Les Listes noires du PCF et L’Affaire de l’Humanité.