26 novembre 2019 à 19h Causerie giménologique au « Lieu-dit »
Quand la révolution s’incline devant l’économie

6 rue Sorbier XX° Paris dans le cadre des RV de Claude

"La CNT a toujours représenté la garantie des aspirations du prolétariat révolutionnaire. […] Nous conseillerons toujours à nos camarades qui eurent la grave responsabilité d’occuper des charges gouvernementales de ne pas vieillir. […] La CNT a son chemin tracé, celui de nous libérer du salariat. Au front comme à l’arrière veillons à ce qu’elle se positionne dans ce sens."
« Affirmation révolutionnaire » in Acracia, Gijón, n°2, le 2 janvier 1937.

Voilà comment fut interpellé en des termes encore amicaux depuis l’intérieur du mouvement le puissant syndicat anarcho-syndicaliste qui était jusque-là le seul à incarner une finalité révolutionnaire résolument anticapitaliste depuis 1919.

Car en ce début 1937, le communisme libertaire semblait ne plus être d’actualité que parmi les collectivistes aragonais, les miliciens des colonnes anarchistes déployées sur le front de cette même région, les comités de défense de la CNT et dans une partie des Jeunesses Libertaires et des groupes anarchistes de Catalogne.

Toujours depuis l’intérieur du mouvement, Los Amigos de Durruti s’adressèrent aux « comités responsables » de la CNT et de la FAI – devenus des comités dirigeants en voie de bureaucratisation– en des termes plus critiques :

"Nous nous sommes parfaitement rendu compte qu’un grand nombre d’individus considèrent que pour gagner la guerre il faut renoncer à la révolution. […] Il serait souhaitable de s’engager sur une nouvelle route."
« Plus un seul pas en arrière ! », Jaume Balius, La Noche, 1er mars 1937 (In Amorós, Miguel, Hommage à la révolution espagnole, Les éditions de la roue, 2019, p. 81).

Et ils les invectivèrent sur un ton beaucoup plus vindicatif, quand se déploya la contre-révolution qu’ils avaient annoncée :

"Tout est ténèbres autour de nous. Tout a été pourri par […] l’égoïsme sauvage des hommes qui se retrouvèrent face à une révolution dans la rue et qui ne surent qu’en faire. Voyez ce qui reste des idéologies de la majorité de nos dirigeants : être ministre, conseiller, commissaire, chef, sous-secrétaire, directeur général, se cramponner à un poste de pistonné, à deux, à trois postes… Et pourquoi, cet appétit pour le pouvoir ? Pour défendre les postulats minimum de la révolution depuis les brèches gouvernementales ? Pour éviter les dégâts parmi la population civile et faire face à la guerre ? Mais rien n’a été défendu ! ".
Article « Fulmen » in El Amigo del Pueblo, n°6, Barcelone, 12 août 1937. (In op. cit., p. 237).

Après avoir tant bien que mal tenu ensemble les diverses composantes d’un mouvement social puissant, s’affirmant comme radicalement anticapitaliste et porteur d’un projet concernant l’humanité et non pas seulement la classe ouvrière, la CNT fédérait les luttes au sein du secteur de la production – qui n’avaient pas toujours des revendications purement économiques et démarraient souvent par des grèves de solidarité ou contre des licenciements – avec celles des quartiers – grèves de loyer, réquisitions de nourriture etc. – celles des prisonniers, des chômeurs, des travailleurs migrants du sud…

Le courant communiste libertaire espagnol, qui se donna un programme, fut le seul à faire valoir dans les années trente la qualité des rapports sociaux non basés sur le salariat et la fascination pour la modernité urbaine et industrielle :

"L’industrialisme ouvrier est une émanation du "matérialisme historique" appliqué au terrain de la lutte des classes. Et ce camouflage de la révolution […] doit être détruit par les anarchistes pour [ que les travailleurs ] prennent en mains leur propre destin". Abad de Santillán en 1925

Lequel prononça aussi cet avertissement – prémonitoire quand on connaît la suite :

"L’anarcho-syndicalisme légitime l’existence d’une période post-révolutionnaire qui rendra nécessaire l’intervention de pouvoirs régulateurs des fonctions économiques fondamentales. […] Qu’on l’appelle dictature du prolétariat, ou dictature des syndicats ou du travail, c’est équivalent’. In La Protesta, en 1923.

À l’intérieur du mouvement, la tendance communaliste agrariste, ennemie du « matérialisme ouvriériste », et héritière directe de Kropotkine, Reclus et Landauer ne dissociait pas le capitalisme de son appareillage industriel.
Du fait de la circulation de ces idées et de la pression des groupes anarchistes en grande partie autonomes, la CNT réussit pendant un temps à ne pas s’inscrire majoritairement dans l’ouvriérisme, le productivisme et l’industrialisme qui imprégnaient le reste du mouvement ouvrier rallié à la social-démocratie.

Il nous a paru intéressant de suivre la logique à l’œuvre au cours des années trente qui vida de sa substance anticapitaliste ce syndicat pas comme les autres, et le mena à la capitulation du 20 juillet 1936.

Les giménologues, 21 novembre 2019