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Tout sur le capitalocène à La Gryffe (Lyon) le 6 janvier :
Le Capitalocène Aux racines historiques du dérèglement climatique
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La librairie La Gryffe (Lyon) propose le samedi 6 janvier 2018 un exposé débat avec Armel Campagne à partir de son ouvrage :

Le Capitalocène. Aux racines historiques du dérèglement climatique

« C’est une minorité de capitalistes britanniques du début du XIXème siècle qui a massivement adopté des machines-vapeur, et non l’espèce humaine tout entière comme Anthropos indifférencié. Cette minorité était clairement moins représentative de l’espèce humaine que des milliers de Luddites et de saboteurs de machines-vapeur de 1842 ou des populations colonisées rétives au travail d’extraction du charbon. »

Armel Campagne est diplômé du Master d’Histoire des sciences, techniques et sociétés de l’EHESS, est doctorant en histoire à l’Institut Européen Universitaire de Florence. Il poursuit actuellement des recherches au sujet du rôle de l’Empire colonial français dans l’essor des productions capitalistes d’énergies fossiles en Algérie et en Indochine (1873-1962). Il a également contribué au chapitre « 1962. Le nouvel ordre agricole mondial » dans Histoire mondiale de la France (Seuil, 2017).

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Table des matières :

Préface de Christophe Bonneuil

Introduction

Le grand récit de l’Anthropocène

Critiques historiennes du grand récit de l’Anthropocène

Le Capitalocène, un contre-récit alternatif

Du Capital au Capitalocène

Pour une approche post-dualiste du capitalisme

Le capitalisme comme domination impersonnelle

Une théorie du capitalisme comme libéralisme fossile

En conclusion

L’émergence historique du capitalisme et du Capitalocène

Pour une histoire de l’écologie-monde capitaliste

Une histoire post-dualiste, globale et de longue durée de l’essor du capitalisme

Vers une histoire de l’appropriation des ressources nécessaires à l’industrialisation fossile

L’émergence historique du capitalisme, en Angleterre

En conclusion

Une histoire de l’essor du capitalisme fossile en Angleterre et dans ses colonies (XVIème-XIXème siècle)

Une critique des récits malthusiens et ricardiens de l’essor du capitalisme fossile

Une critique des récits techno-déterministes de l’industrialisation fossile

L’ « accumulation primitive » du capitalisme fossile en Angleterre (XVIème-XVIIIème siècle)

Le décollage du capitalisme fossile au sein de l’industrie textile (1825-1850)

La dynamique du capitalisme fossile dans l’Empire britannique et ses ex-colonies

En conclusion

Ouvertures. Vers une histoire globale de l’expansion du capitalisme fossile (XIXème-XXIème siècle)

Les autres voies d’émergence du capitalisme fossile (XIXème-XXème siècle)

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Extraits de la préface :

Parler de Capitalocène plutôt que d’Anthropocène pour désigner notre époque, c’est prendre acte, sans exempter pour autant l’industrialisme soviétique, que le capitalisme est devenu coextensif à la Terre. Les trois derniers siècles se caractérisent par une accumulation extraordinaire de capital : en dépit de guerres destructrices, ce dernier s’est accru d’un facteur 134 entre 1700 et 2008 [1]. Dans le même temps, la démographie humaine, pointée du doigt par une pensée dépolitisante comme facteur principal de la crise éco/géologique, ne s’est accrue « que » d’un facteur 10. Cette formidable dynamique d’accumulation du capital a sécrété une « seconde nature » faite de routes et de plantations rectilignes, de chemins de fer et de pesticides, de mines et de pipelines, de forages et de barrages, de centrales électriques et de déchets plastiques, d’avions et de gaz à effet de serre, de marchés à terme et de porte-conteneurs, de places financières et de banques structurant les flux de matière, d’énergie, de marchandises et de capitaux à l’échelle du globe. C’est cette technostructure orientée vers le profit qui a fait dérailler la Terre hors de l’Holocène, époque pendant laquelle le niveau des océans et des températures était resté stable pendant 12000 ans. Plus profond qu’une simple « crise écologique », ce basculement géologique qui altère gravement les conditions d’habitabilité de notre planète est le fait de « l’âge du capital » (Hobsbawm) bien plus que le fait de « l’âge de l’homme » dont nous rebattent les récits dominants. Bien que minoritaire parmi les scientifiques et dans l’Anthropocene Working Group de l’Union Internationale des Sciences Géologiques, l’idée de considérer que le point de basculement de l’Holocène vers l’Anthropocène serait la conquête européenne de l’Amérique (qui coïncide largement avec l’avènement du capitalisme) est loin d’être infondée, même si c’est seulement au début du XIXème siècle que la concentration en gaz à effet de serre sortira de la fourchette des valeurs entre lesquelles elle était restée cantonnée pendant les 12000 ans de l’Holocène, par suite de l’entrée dans un « capitalisme fossile » bouleversant le cycle biogéochimique terrestre du carbone. […]
Un nouveau marxisme, écologisé, est donc né, qui étudie non seulement les rapports d’exploitation dans la création du profit capitaliste, mais aussi le rôle de l’appropriation par dépossession et de l’échange écologiquement inégal dans la consolidation de cette exploitation, et dans la stabilisation des régimes de régulation successifs du capitalisme historique. Qui pense ensemble la trajectoire historique de l’accumulation du capital et celle du dérèglement de la planète à travers le concept de métabolisme. Qui aiguise notre regard sur les inégalités structurelles qui existent aujourd’hui entre groupes humains dans leur accès aux richesses et bienfaits terrestres et dans leur exposition aux dégâts et catastrophes. Qui outille notre détermination à juguler ou dépasser le capitalisme, à repenser la valeur et la richesse, et à inventer des formes justes, fraternelles, sobres et émerveillées d’habiter ensemble notre Terre commune.
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Extraits de l’Introduction :

Le contemporain qui découvre à quel point la misère qui s’abat sur lui a dû être préparée de longue main – et l’historien doit avoir à cœur de lui montrer – acquiert une haute idée de ses propres forces. Une histoire qui l’instruit de cette façon ne l’attriste pas et lui donne plutôt des armes.
Walter Benjamin, Paris, capitale du XIXème siècle.

Le dérèglement climatique global étant un phénomène d’origine anthropique, il existe par définition une possibilité d’action des êtres humains, et donc une possibilité de limiter l’ampleur de ce dérèglement climatique. Mais cette possibilité d’action, pour être efficace, suppose d’aller aux racines du dérèglement climatique, de connaître des causes sur lesquelles agir prioritairement, pour éviter de se perdre dans une multitude de micro-changements quotidiens dont l’impact s’avère, au final, anecdotique. Si cette cause se trouve bien dans l’espèce humaine, il ne peut s’agir de l’espèce humaine comme primate maître-du-feu, sans quoi toute action effective de limitation de l’ampleur du dérèglement climatique passerait nécessairement par un abandon du feu, voire de notre condition d’homo sapiens. Certes, à la racine du dérèglement climatique, il y a bien l’espèce humaine, mais nous proposons de prendre cette espèce humaine au sens du jeune Marx, comme une espèce historiquement changeante. Les historien.ne.s ont une responsabilité, et un récit faisant de l’espèce humaine maîtresse-du-feu la responsable du dérèglement climatique ne peut que conduire à une forme d’impuissance, et donc de passivité. « Les hommes attendent que ce monde sans issue soit mis à feu par une totalité qu’ils constituent eux-mêmes et sur laquelle ils ne peuvent rien [2] » : c’est précisément cette totalité responsable du dérèglement climatique qu’il s’agit de mettre au jour, et de démanteler celle-ci en tant que production des êtres humains, puisque « ce n’est certes pas l’« Histoire » qui se sert de l’homme comme moyen pour œuvrer et parvenir […] à ses propres fins ; au contraire, elle n’est rien d’autre que l’activité de l’humain » [3]. Mais cette totalité est-elle celle de l’espèce humaine ou d’une forme socio-historiquement spécifique des sociétés humaines, le capitalisme ? « Anthropocène », ou « Capitalocène » ? (pp. 23-24)
[…]
Malm [4] […] témoigne bien […] de l’idée capitaliste selon laquelle l’expansion des forces productives est « enclose dans des lois naturelles éternelles, indépendantes de l’histoire, [ce qui permet] de glisser en sous-main cette idée que les rapports bourgeois sont des lois naturelles immuables de la société conçue in abstracto » [5]. Ainsi, des historiens comme Alfred Crosby font de l’évolution de l’utilisation du feu à celle des machines-vapeur un simple produit de l’appétit énergétique toujours croissant de l’espèce humaine. Pourtant, rappelle Malm, seule une infime minorité des homo pyrophilis ont effectivement développé une économie fossile, contrairement à de nombreux groupes, et ce « même s’ils avaient un accès direct au charbon et s’ils connaissaient son usage comme combustible. L’économie fossile a dû leur être imposée  » (Malm, 2017, p. 43). Ainsi, c’est une minorité de capitalistes britanniques du début du XIXème siècle qui a massivement adopté des machines-vapeur, et non l’espèce humaine tout entière comme Anthropos indifférencié. Cette minorité était clairement moins représentative de l’espèce humaine que des milliers de Luddites et de saboteurs de machines-vapeur de 1842 ou des populations colonisées rétives au travail d’extraction du charbon. (p 35)
[…]
La forme des techniques de production ne découle pas des désirs et des besoins des producteurs ou de considérations écologiques au sein du capitalisme, mais des contraintes réelles de valorisation, d’où un caractère destructeur des technologies au sein du capitalisme et une accélération du dérèglement climatique malgré une possibilité de transition complète aux énergies renouvelables (hors-nucléaires) d’ici 20 ou 30 ans. (p. 42)
[…]
« Le rêve impliqué par la forme-capital est l’illimitation absolue, un fantasme de la liberté comme libération totale de la matérialité de la nature. Ce rêve du capital devient le cauchemar de ce dont il cherche à se libérer – la planète et ses habitants » (Postone, 2009 [6]). La sortie du dérèglement climatique est toujours mise au défi d’être « économiquement faisable » […], et puisque [elle] n’est pas compatible avec l’économie capitaliste, il faut sortir du capitalisme. Et cela commence par une redéfinition du dérèglement climatique comme un produit du capitalisme, et non de l’espèce humaine. (p. 45)
[…]
En réponse aux problèmes méthodologiques, historiographiques et en même temps politiques du grand récit de l’Anthropocène, des contre-récits historiques marxiens du Capitalocène, tentant de rompre définitivement avec toute explication naturaliste, ont émergé au cours des dernières années. Le concept lui-même émerge en 2009, lors d’un séminaire de Jason Moore à l’Université de Lünd (Suède), sur proposition d’Andreas Malm, alors doctorant, et commence à être utilisé dans des articles scientifiques à partir de 2012-2013 (Moore 2016), et ce de manière croissante. L’idée générale est qu’à la racine du dérèglement climatique, il y a le capital, même si chacun des auteurs définit différemment cette catégorie analytique (une classe et des rapports de production, une « écologie-monde » historique, ou encore un « sujet automate »). Ils définissent toutefois communément le capitalisme comme un système de production de marchandises, d’argent, de valeur, de capital au travers de l’exploitation du travail-marchandise (l’activité humaine louée ou achetée au travers d’un contrat). (p. 46)
[…]
Les critiques que les défenseurs du concept de Capitalocène adressent au grand récit de l’Anthropocène nous paraissant pertinentes, tant d’un point de vue épistémologique (du grec ancien « epístamai », signifiant « savoir »), en l’occurrence celui de l’historien, que dans l’optique d’une limitation du dérèglement climatique. Il nous faut aller au-delà de ces critiques et s’intéresser aux propositions historiennes de ces défenseurs. S’il s’agit de faire découvrir avec des récits historiens ce qu’il y a aux racines historiques du dérèglement climatique, le Capitalocène semble être une perspective historiographique susceptible de remplacer efficacement « l’Anthropocène ». Mais l’histoire du Capitalocène, comme celle du capitalisme, a été écrite de multiples manières, par des auteurs venant de différentes cultures épistémiques, avec une certaine incommensurabilité des récits. Pourquoi, dans quelle mesure et comment est-ce que l’histoire d’une seule société, le capitalisme, donne lieu à une multiplicité d’histoires du Capitalocène ? Il nous faudra tout d’abord définir clairement ce qu’est le Capitalocène du point de vue de chacun de ses défenseurs, et donc présenter ce qu’ils entendent respectivement par capitalisme. Quel degré de pertinence peut-on attribuer à chaque approche du Capitalocène et du capitalisme, avec quelles forces épistémologiques et quelles limites ? Ces différentes conceptions du capitalisme ne se trouvent pas uniquement dans différentes conceptions du Capitalocène, mais également dans différentes conceptions de l’émergence historique de celui-ci : il nous faudra donc, successivement, analyser les différentes conceptions de l’émergence historique du capitalisme et celles de l’émergence historique du Capitalocène.
Quel degré de pertinence, dans l’optique d’une histoire des racines du dérèglement climatique, peut-on attribuer à chaque récit historien, avec quelles forces et quelles limites historiographiques ? À partir de ces résultats, faisant de manière commune mais différenciée de la période du XVIème au XIXème siècle celle de l’émergence historique du Capitalocène, nous pourrons alors esquisser une histoire de l’essor du capitalisme fossile, principalement à partir de Fossil Capital [7], non-traduit en français, seul [auteur] à s’être explicitement attaché à une telle histoire, et ce à partir d’un considérable travail de recherche. En quoi est-ce qu’un récit du basculement de l’Angleterre vers une économie fossile des années 1780 aux années 1840 en termes de Capitalocène s’avère davantage pertinent historiquement que des récits proches du « paradigme Anthropocène » ? Il s’agira, au final, de montrer en quoi une approche historienne du basculement du XVIème au XIXème siècle vers une économie fossile en termes de Capitalocène s’avère davantage opérante au niveau historiographique, mieux fondée et « instruisant mieux » qu’une approche en termes d’Anthropocène.
Nous conclurons au sujet des perspectives de récits historiens du Capitalocène, et donc du capitalisme fossile, du milieu du XIXème siècle au XXIème siècle.
(pp. 51-53).

Notes :

[1Calcul effectué en dollars 1990 constants à partir des données de Thomas Piketty, Le capital au XXIe siècle, Paris, Seuil, 2013, p. 739, de http://piketty.pse.ens.fr/files/capital21c/pdf/supp/ TS12.4.pdf et de communication personnelle. D’un point de vue marxiste strict, c’est la richesse – dont le capital proprement dit n’est qu’une fraction – qui est ici comptabilisée.

[2Theodor W. Adorno et Max Horkheimer, La Dialectique de la Raison. Fragments philosophiques, Paris, Gallimard, 1974, p. 45.

[3Karl Marx, Philosophie, Paris, Gallimard, 1982, p. 526.

[4L’anthropocène contre l’histoire. Le réchauffement climatique à l’ère du capital, La Fabrique, 2017.

[5Karl Marx, Manuscrits de 1857-1858 (Grundrisse), tome 1, Paris, Editions sociales, p. 21.

[6Temps, Travail et domination sociale, Mille et une nuit, 2009.

[7Malm, Verso, London, 2016


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