Additif documentaire sur le thème proposé par la CNT Vignoles le 11 novembre 2017 :
« Les Bolchos et les anarchos ont-ils remis le peuple au boulot ? »
Il n’y a pas de communisme en Russie d’Emma Goldman
Article mis en ligne le 21 novembre 2017
dernière modification le 22 novembre 2017
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Additif documentaire sur le thème proposé par la CNT Vignoles le 11 novembre 2017 :
« Les Bolchos [1] et les anarchos ont-ils remis le peuple au boulot ? »

Il n’y a pas de communisme en Russie
d’Emma Goldman [2]

Un extrait :

Au-dessus de toutes ces classes, règne la Guépéou, institution redoutée, secrète, puissante et arbitraire, véritable gouvernement à l’intérieur du gouvernement. La Guépéou, à son tour, possède ses propres divisions de classe. Elle a ses forces armées, ses établissements commerciaux et industriels, ses propres lois et réglementations, et dispose d’une vaste armée d’esclaves condamnés au travail forcé. Même dans les prisons et camps de concentration soviétiques, il y a différentes classes avec des privilèges spéciaux.

Sur le terrain de l’industrie, on trouve le même genre de « communisme » que dans l’agriculture. Un système Taylor soviétisé fonctionne dans toute la Russie, combinant des normes de qualité minimales et le travail à la pièce - le plus haut degré d’exploitation et de dégradation humaine, impliquant aussi des différences infinies de salaires et de rémunérations. Les paiements se font en argent, en rations, en réductions de charges (loyers, électricité, etc.), sans parler des primes et des récompenses spéciales pour les oudarniki.
Pour résumer, c’est le salariat qui fonctionne actuellement en Russie. Ai-je besoin de préciser qu’un système économique basé sur le salariat ne peut être considéré comme ayant le moindre lien avec le communisme ? Il en constitue son antithèse.

Écrit en 1934, ce texte d’Emma Goldman explique en quoi parler de "communisme" à propos du régime bolchevik dans la Russie de l’après-révolution de 1917 est plus qu’un abus de langage mais carrément un mensonge. Ayant passé deux ans en Russie en 1920-1921, elle puise dans son expérience personnelle et dans des informations obtenues dans les années 1930 pour jeter un regard lucide sur l’imposture "communiste" de la dictature bolchevik.


En 1924, Emma Goldman avait déjà dit l’essentiel sur la nature anticommuniste du régime bolchevik dans son ouvrage Mes deux années en Russie, réédité récemment par Les Nuits Rouges : http://les.nuits.rouges.free.fr/spip.php?article50. On se reportera en particulier au chapitre 9 intitulé « La militarisation des usines ».

En 1921, les anarchistes et anarchosyndicalistes espagnols étaient eux-mêmes déjà avertis et édifiés après la lecture du rapport présenté par Angel Pestaña de retour de Moscou [3], et la CNT s’était immédiatement retirée de la III° Internationale.

Comme le signalait Antoine Gimenez dans ses Souvenirs, sur le front et à l’arrière les anars espagnols et « internationaux » rappelaient sans cesse comment les libertaires avaient été traités en Russie, et que les visées de Staline en Espagne ne pouvaient que s’inscrire dans la contre-révolution. Et ils ne furent pas démentis par les faits.

Nous avons déjà signalé qu’après juillet 1936, à Barcelone l’Etat ne fut pas aboli et une partie de la CNT et de la FAI appela à abandon du projet communiste libertaire. Les mois suivants, la CNT et l’UGT procédèrent à un début de rationalisation et de modernisation de l’appareil industriel barcelonais, où le salariat régnait toujours. Le salaire aux pièces qui avait été aboli au cours de l’été 1936 fut rétabli début 1937 par ces mêmes syndicats, et l’on ne parla même plus de salaire unique pour tout le monde. En janvier 1937, le ministre « anarchiste » de l’industrie Joan Peiró soutint que le nivellement des salaires allait contre le principe libertaire et syndicaliste « à chacun selon son travail » : « Le technicien a bien plus de besoins [que l’ouvrier ordinaire]. Il est nécessaire qu’il soit dûment récompensé. »

À Barcelone, une nouvelle usine avec chaîne de montage était en construction sur le site de l’ex-succursale de Général Motors, renommée Marathon, où bossaient 12000 ouvriers. On pouvait lire un vibrant éloge de l’OST dans la revue Horizonte, organe de cette collectivité industrielle. Un autre article (été 1937) professait que l’URSS était « le guide et l’exemple à suivre pour le monde », et que le modèle soviétique « avait su solidifier la base économique de sa révolution ». En février 1937, le syndicat textile CNT de Badalona avait appelé les travailleurs à imiter le stakhanovisme « qui avait soulevé un enthousiasme fervent » chez les ouvriers soviétiques. La revue CNT publia même une photo du travailleur communiste héroïque : « Nous avons ici un exemple de ce que le travailleur espagnol doit s’efforcer d’imiter pour le bénéfice de l’économie industrielle. »
D’autres syndicalistes parlèrent de faire du travail « un sport, une noble compétition » qui permettrait au vainqueur de recevoir « le titre de travailleur distingué de la production » (Revue Síntesis, janvier et décembre 1937) [4] .

Rappelons que la syndicalisation des ouvriers était devenue obligatoire dès août 1936. Fin 1937, la CNT prônait l’utilité du certificat de travail confédéral déclarant qu’« aucun travailleur ne peut être gêné qu’on exige de lui tous les rapports nécessaires pour vérifier son adhésion à la cause du peuple ».

Un Pleno Nacional economico ampliado se tint à Valence le 15 janvier 1938, première AG de la CNT depuis mai 36. Le « point 4 » de l’ordre du jour proposait l’institution de Inspectores de Trabajo pour les usines « qui étaient aux mains des ouvriers ». Voici les commentaires de Vernon Richards (in Enseignements de la révolution espagnole, Acratie, 1997) :

La nécessité de ces inspecteurs est expliquée ainsi après un préambule du Comité National : « Nous savons que l’immense majorité des travailleurs et des militants a rempli son devoir et a taché par tous les moyens d’intensifier la production. Cependant on s’est aperçu de l’existence de minorités qui, entièrement irresponsables et inconscientes, n’ont pas donné aux activités à l’arrière le rendement qu’on pouvait attendre.

Puis le Conseil National de l’Économie informa qu’il « publiera un livret du producteur, énumérant les droits et les devoirs de tous, fixés, par le contrat économique de la production Confédérale. »
Mais cela ne suffisait pas. Tout travailleur aura un livret de travail en plus du livret syndical et du livret de producteur ! Le but du « livret de travail » est révélé dans les points qui traitent du travailleur inefficient « ouvrier paresseux, ou immoral » : licenciement d’un ouvrier pour les retards habituels, pour ceux qui n’exécutent pas le travail de façon satisfaisante ; pour ceux qui montrent des tendances défaitistes opposant les ouvriers aux responsables du travail ou à l’orientation syndicale.
Nous n’hésitons pas à qualifier le « livret de travail » de signe d’esclavage que même les réactionnaires et accommodantes Trades-Unions d’Amérique et d’Angleterre refusèrent et qui fut adoptée par la CNT par 516 voix, avec 120 contre et 82 abstentions », conclut Richards.


Certaines collectivités rurales comme celle de Calanda (Aragon) se sont opposées au livret de travail : « Chez nous pas de notion de rentabilité ; on a refusé tout contrôle du travail ; notre rôle c’est pas de travailler, c’est d’avoir ce qu’il faut » (Cf. Celma). Seidman s’est attaché dans son livre à recenser les mouvements d’indiscipline et de révolte de prolétaires contre une « nouvelle societé basée sur le travail » qui ne pouvait que devenir de plus en plus coercitive.

Ce revirement de la CNT exprimant sans vergogne une sorte de fascination pour le communisme de caserne de l’URSS, indissociable pensons-nous de la mise en place d’une production planifiée, indique que la Confédération était devenue un syndicat comme les autres, prônant la reprise en main de l’appareil productif dans le cadre d’une phase de transition où l’Etat ouvrier perdurerait.
Ce « marxisme du travail » adopté par les anars restait prisonnier de l’idéologie d’une simple « justice distributive ».

Cela ne peut que nous inciter toujours plus à abandonner cette vision de l’histoire basée sur la succession de modes de production, à réfléchir sur ce que pourrait être une société sans travail producteur de marchandises et sur les limites de la prise de possession de l’appareil productif [5]dans une société post-capitaliste à visée communiste libertaire.

Les Giménologues 19 novembre 2017.

Notes :

[1Suite de l’article précédent : il nous semble que le sujet n’a pas vraiment été traité par l’invité Eric Aunoble.

[3En juillet 1920, Pestaña est délégué par la CNT pour assister en tant qu’observateur à Moscou au congrès de la Troisième Internationale. Il quitte la Russie début septembre. De retour à Barcelone le 17 décembre 1920, il est aussitôt arrêté et emprisonné. Il ne remet son rapport, défavorable à l’adhésion et sur ce qu’il a pu observer en Russie bolchevique, qu’un an plus tard.

[4Source : M. Seidman, Ouvriers contre le travail, Senonevero, 2010, pp. 188-190. Pdf téléchargeable.

[5Formule de Bruno Astarian In L’abolition de la valeur, ed. Entremonde, 2017, p. 317 :

« La première cause de l’échec prévisible d’une reprise de la production sous forme de travail, c’est-à-dire sans transformation communisatrice des rapports sociaux, tient à la nature actuelle de l’appareil productif auquel l’insurrection arrache les éléments dont elle prend possession. Dès le moment où la domination réelle du capital sur le travail s’est mise en place, les forces productives ont pris leur forme spécifiquement capitaliste. Leur réappropriation productive par un processus révolutionnaire ne peut donc se faire que de façon partielle et en les transformant de façon systématique. Cela découle de ce que leur forme matérielle-technique n’est pas neutre, mais est entièrement déterminée par le fait que les moyens de production, y compris les subsistances, sont avant tout des instruments de production de valeur. Dans le cas de capitaux à haute composition organique, leur remise en marche par les « travailleurs associés » suppose la maîtrise de conditions scientifiques et techniques qui sont en temps normal sous le contrôle des managers et des cadres. De plus, la place totalement subordonnée du travail vivant dans le fonctionnement de ces entreprises et la rigidité de l’association des travailleurs par le capital fixe font qu’il est impossible de se réapproprier/transformer le processus productif dans un sens autogestionnaire. Les lieux et les temps, les rapports entre les producteurs, sont donnés par la machinerie, de sorte que l’autogestion est vidée de toute initiative et appropriation prolétarienne, au profit d’une soumission à la technologie. […]

Dans une situation insurrectionnelle […] la remise en marche de l’appareil productif sans transformation radicale de l’activité nécessiterait, en dernière analyse, de faire appel aux capitalistes et à leurs ingénieurs et experts pour qu’ils mettent en place les multiples conditions techniques et logistiques du travail simple des ouvriers. Le programme prolétarien (ou plutôt le socialisme réel) a tenté de le faire, en doublant les managers et ingénieurs de commissaires politiques « au service du peuple ». Du point de vue productif, le résultat a été catastrophique. Et c’était pour prendre le contrôle d’un appareil productif beaucoup moins complexe et fragmenté que celui qui existe aujourd’hui.

Ces considérations amènent à penser qu’une sortie de crise révolutionnaire qui chercherait à reproduire en l’aménageant le paradigme productif actuel n’est ni souhaitable ni possible. Les conditions matérielles de la phase actuelle d’accumulation qui mène à la crise insurrectionnelle, et donc aussi les conditions matérielles de l’insurrection elle-même s’y opposent. Dans le chaos d’une insurrection qui sera plus étendue et plus longue que les modèles historiques auxquels on est bien obligé de penser, la recherche concrète d’une solution à cette impossibilité pourrait orienter l’activité vers une forme d’activité-pas-seulement-productive faite d’expériences sans cesse rediscutées et remises en chantier. »




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