Hommage à José FORTEA GRACIA

« dur à cuire » de 99 ans, disparu le 17 janvier 2016 à Montpellier
dimanche 31 janvier 2016
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José Fortea Gracia est né le 5 mai 1916 à Martín del Río, province de Teruel. Dès l’âge de 9 ans, il travailla à la fabrique de tuiles du secteur avant d’intégrer à 18 ans les mines d’Utrillas (Teruel). D’abord membre de l’UGT, majoritaire à l’époque, il adhéra à la CNT après avoir lu la brochure Entre campesinos [Entre paysans] de Malatesta [1], et après avoir rencontré le compañero Roman Mompel (qui mourut à Valence en 1937).

Les luttes sociales à Utrillas

Avant 1936, la combativité ouvrière était forte dans toute la région de Montalbán et d’Utrillas. Les syndicats CNT de la région ne furent pas interdits après les événements de décembre 1933, alors que ceux de tant d’autres cantons passaient à la clandestinité.

José raconte dans son livre [2] comment se passèrent les premiers jours du soulèvement militaire à Utrillas, où les 2500 habitants furent renforcés par l’arrivée de 2000 à 3000 réfugiés venus de Teruel et de Saragosse, et de tous les villages du canton. Un comité CNT-UGT séquestra les gardes civils et leurs familles dans leur caserne et organisa la défense. Grâce aux bombes à main qu’ils fabriquaient avec la dynamite, ils repoussèrent deux attaques de factieux qui les encerclaient. Puis les colonnes anarchistes vinrent à leur secours, dont celle menée par Saturnino Carod, que des volontaires rejoignirent.

Après s’être échappé de Zaragoza le 19 juillet 1936, le cénétiste Saturnino Carod Lerín organisa la colonne de volontaires de Tortosa qui s’ébranla le 23 juillet en direction de la capitale de l’Aragon. Après la prise de Calaceite puis d’Alcañiz, le 26 juillet, la colonne « Carod » arriva à Calanda et continua sur Montalbán, où elle fut renforcée par les mineurs sortis d’Utrillas. Puis elle remonta sur Muniesa où se livrèrent de violents combats avant sa libération le 6 août 1936. Après cette date, la colonne continua à avancer vers le Nord, avant d’être arrêtée devant Belchite. C’est alors que Carod devint le délégué général de la seule formation anarchiste composée d’Aragonais sur ce front [3] .

Une fois le danger écarté, la révolution se mit en marche à Utrillas. José Fortea participa à la rédaction d’une petite brochure très intéressante sur l’histoire sociale ce bourg minier : Comarcal de Utrillas : en lucha por la libertad, contra el fascismo, 1936-1939, publiée par la Regional de Aragon, Rioja y Navarra en 1970.

En voici des extraits résumés :

La colonne présente dans le secteur à partir du 9 septembre est la Maciá-Companys (future 30e Division), constituée par la Généralité de Catalogne. Cela n’empêcha pas la collectivité de démarrer une semaine après le départ des factieux du secteur. Lors d’une réunion publique, il fut décidé de vivre en régime collectiviste, considéré comme le premier pas vers le communisme libertaire. Beaucoup de mineurs étaient mobilisés pour protéger la zone des attaques fascistes, mais le travail d’extraction de charbon reprit, et avec le seul technicien qui restait, malgré la peur qu’il avait de subir des représailles. Il avait été libéré pour aider, et de fait il accomplit sa tâche parfaitement et n’eut aucun ennui. Après accord avec la Généralité, le charbon fut produit et chargé par les ouvriers, puis transporté par les acheteurs catalans. Aucun mineur ne touchait de salaire ; tout le monde se servait à la coopérative, et les familles ne manquaient de rien ; l’argent ne circulait pas. Le comité local [4] fit des efforts d’imagination pour régler tous les problèmes de la petite ville. On s’occupa de reloger ceux qui en avaient besoin. Les assemblées générales et les conférences se succédaient pour informer la population de la situation. On créa une salle de théâtre dans l’église rénovée « puisque jusqu’ici il n’y avait de théâtre que religieux… ». Tous les ateliers travaillaient pour les mines et pour le front.

On échangea du charbon contre des céréales et des légumes avec les collectivités du coin, mais on dut aussi en échanger avec la Généralité pour obtenir des produits qui manquaient dans la région. Comme elle voulait de l’argent, on utilisa celui que gardait le comité. Quand l’argent recommença à circuler dans la mine, le salaire (familial) était de 12 pesetas pour le chef de famille, plus 2 pour chaque personne à charge [5] .

Un des protagonistes – le rédacteur de la brochure – parle de la progression de la contre-révolution dans le canton : alors que la plupart des confédérés d’Utrillas se trouvaient au front, les semi-fascistas en profitèrent pour expulser la CNT du local qu’elle avait réquisitionné. À la fin septembre 1937, des éléments de la 30e Division harcelèrent et attaquèrent maintes collectivités du secteur. Un groupe de cénétistes arriva à les neutraliser, au moins un temps. Dans ces conditions, et du fait de la guerre qui se généralisait, « on fit comme on put, et non comme on voulut », conclut le rédacteur.

Dans les colonnes anarchistes

Pendant ce temps, avec un groupe de cinquante jeunes d’Utrillas, José Fortea combattait avec les miliciens volontaires de la colonne Carod, notamment dans les agrupaciones de Castán [6] et de Logroño [7] sur le front, devant Belchite.

Emilio Marco se souvient d’eux :

« On protégeait la colonne Durruti côté sud. Au Monte Lobo on avait fait une route pour acheminer les miliciens qui allait de Letux à Belchite. Les mineurs d’Utrillas avaient creusé des tranchées et placé des nids de mitrailleuses. Un canon de 7,5 anti-aérien avait été installé. Ils creusèrent à la barre à mine et à la dynamite une galerie dans la montagne pour installer une batterie qui tirait sur Belchite. »
(Témoignage d’Emilio Marco Pérez in A Zaragoza o al charco, op.cit.)

José Fortea participa à la bataille du 9 février 1937 pour reprendre Vivel del Río. Le 23 mars 1937, le groupe des miliciens mineurs d’Utrillas (devenus 80) rejoignirent la onzième centurie de la colonne Durruti à Osera de Ebro.


De gauche à droite : un inconnu, Teodoro Cros (au second plan), Sádaba et un cousin de Sádaba. Route d’Osera, près de Monegrillo (juillet 1937). Photo de Enrique Novellas.


Dans les colonnes anarchistes. Source de la photo : http://anarquismo.jimdo.com/anarquistas-fl-ga/

José parle dans son livre (2005) du comportement du sergent José Manzana (qui avait repris la colonne Durruti en main en janvier 1937 pour imposer la militarisation des milices). Il se demande si Manzana fut responsable ou non du grave échec de la bataille de Carrascal de Huesca en avril 1937 où les miliciens subirent 50% de pertes du fait de la non intervention de l’aviation républicaine, tenue par les communistes. José rappelle que Manzana était avec Durruti lorsque celui-ci reçut une balle mortelle à Madrid.
Lors de la militarisation, José se retrouva dans la 119e Brigade Mixte de la 26e Division, où il fut nommé sergent. Il était aussi le délégué de la Fédération ibérique des jeunesses libertaires (FIJL).

Le récit de José Fortea fourmille de descriptions précises et de situations vécues (et subies) par les miliciens devenus soldats de la république. Il raconte par exemple un moment insolite, en juillet 1937, où face à Villafranca de Ebro défendue par l’ennemi, une fraternisation fut tentée : de part et d’autre on arrêtait les tirs et ensemble on organisait un bal. Mais les commissaires politiques et autres officiers – de part et d’autre – mirent un terme à cette fantaisie.

Retirada

Passé en France en février 1939 avec la 119e Brigade, José fut d’abord interné avec ses camarades dans un champ à La Tour-de-Carol. Ensuite on les conduisit à pied au Fort de Mont-Louis, puis au camp du Vernet, avant de les transférer au camp de Septfonds (barraque n°63). Le 3 janvier 1940, José fut transporté avec d’autres internés dans le Gard pour aller travailler à la mine de Saint Martin de Valgalgues où il fut inscrit sous le nom de Portea, né en 1909.
Pendant la guerre, il participa à la Résistance dans les départements de l’Ardèche et de la Drôme, ainsi qu’à la réorganisation de la CNT.
En mars 1943 il fut le premier secrétaire de la Fédéracion Locale de la CNT d’Alès. En septembre José il échappa aux nazis et gagna La Grand Combe, puis les Rosières et Masbonnet.
En 1944 il se trouvait dans la région de Montélimar où il travailla sur des chantiers du bâtiment et s’intégra à la Résistance locale.

En mai 1945 Fortea assista au premier congrès du MLE-CNT en exil à Paris. Dans les années 1940-1950 il participa à l’organisation de plusieurs missions clandestines en Espagne. En 1950 il était membre de la Junte espagnole de libération (JEL) et de l’Alliance syndicale (CNT - UGT - STV).
En 1957-1958 il officia comme secrétaire de la FAI régionale. Il s’installa ensuite à Montpellier où il milita à la FL-CNT dont il fut le secrétaire en 1962, 1965 et 1999.
En 1965, en tant que secrétaire de la FAI régionale, il organisa le congrès de la CNT tenu à Montpellier.
Il a collaboré à plusieurs titres de la presse libertaire : Solidaridad Obrera (Paris), Cenit (années 1990-2006), Boletin Interno CIR, Espoir (Toulouse), Itaca (Castellon, 1985), Solidaridad Obrera (Barcelone, 1981), Siembra (2001-2002).
Il participa comme délégué à de nombreux congrès dont ceux de Limoges (1961), Marseille (1975), et celui de l’AIT de 1971 ; ainsi qu’aux congrès de Barcelone, Torrejon, Bilbao et Grenade tenus par la CNT après la chute du franquisme.

Ce petit texte est vraiment limité pour rendre compte du parcours et des commentaires que José Fortea a pris la peine de rédiger ; il faudrait que ce qui est publié en espagnol soit traduit en France, et que quelqu’un se penche sur les multiples textes inédits que détient sa famille :

Comarcal de Utrillas : en lucha por la libertad, contra el fascismo, 1936-1939
Regional de Aragon, Rioja y Navarra, 1970.
Los Desheredados, Toulouse, 1974
Amor y lucha : ilusiones ahogada, Barcelone, 1981
Tiempo de historia : no hay mas cera que la que arde, Fundacio d’Estudis Libertaris Federica Montseny, Badalona, 2002
Mi paso por la columna Durruti. 26e Division, Centro d’Estudis Libertaris Federica Montseny, Barcelona, 2005.

En el umbral de la vida (inédit)
Recuerdos (1996, inédit)
Reflejos del exili (inédit)
Tres años, 8 meses y 25 dias en la mina (inédit)
Vuelta al terruño (inédit)
Yo quiero ser madre : novelas de hechos y cosas que existieron (inédit)
CNT, su organizacionen el departamento del Gard y región (inédit).

Les Giménologues 30 janvier 2016.


[1Téléchargeable ici : kclibertaria.comyr.com

[2Mi paso por la columna Durruti. 26e Division, Centro d’Estudis Libertaris Federica Montseny, Barcelona, 2005.

[3Carod installa son QG à Muniesa, puis la colonne continua sur Azuara, prise le 12 août. Elle participa à la prise de Fuendetodos le 21 septembre 1936. Après cette date, elle fut la dernière formation de volontaires à être absorbée par la colonne unifiée d’Ortiz. Au moment de la militarisation, elle devint la 118e Brigade mixte de la 25e Division, et Carod fut nommé commissaire politique. (Extraits de ¡ A Zaragoza o al charco ! Aragon 1936-1938. Récits de protagonistes libertaires, les Giménologues, à paraître en mai chez L’Insomniaque)

[4On trouve les noms des membres du comité dans un document des archives de Salamanque : AHN, FC-CAUSA_GENERAL,1419, Exp.47 – 25. (N. des G).

[5On notera que la réintroduction du salariat à Utrillas est signalée sans commentaires, après ce qui fut peut-être considéré comme la principale défaite : la généralisation de la circulation de l’argent. (N. des G).

[6Victorio Castán Guillén. Né à Saragosse en 1901 et mort à Bayonne en 1983, ce confédéral combattit dans la centurie de Carod où il encadra un groupe de mineurs d’Utrillas. Ils constitueront le Bataillon Castán qui reprendra plusieurs villages de la zone aux insurgés. Selon Pons Prades, Castán serait à l’initiative du plan d’attaque guerrillera de Saragosse au printemps 1937 dit plan « comuna libre ». Castán devint commandant de la 118e Brigade mixte de la Division Jubert (25e Division). Après la guerre, il fut interné au camp du Vernet d’Ariège, comme tant d’autres. (Cf. losdelasierra).

[7Sous les ordres de Castán, José Logroño commandait les quinze centuries qui devaient intervenir dans l’opération « comuna libre », avec Juan Bautista Albesa Segura, Agustín Remiro Manero, Melendo et Ramón Andrés.


Brèves

20 juin - PRESENTATION • BORDEAUX • MARDI 20 JUIN 2017 • 20 h • Librairie du Muguet

Présentation du livre
« Les chemins du communisme libertaire en Espagne 1868-1937 »
à (...)

20 mai - Causerie giménologique • St Jean du Gard • 20 mai • 19 h

Causerie giménologique à St Jean du Gard
Le 20 mai à 19 heures
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19 mai - Rencontre avec les Giménologues • Ganges • Vendredi 19 mai 2017

Voir l’article 721

11 mai - « Le rêve égalitaire des Barcelone rebelles »...

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