Les journalier-e-s d’Andalousie en lutte pour la terre et la dignité

article paru dans Archipel n°217, juillet / août 2013
jeudi 1er août 2013
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Petit rappel historique
Tierra y Libertad est une des plus vieilles publications anarchistes du monde.

La formule provient du cri de révolte Tierra y Libertad issu de « Zemlia i Volia » le slogan des populistes russes. Puis elle traversa les frontières et devint l’en-tête de nombreux journaux d’inspiration anarcho-communistes, à commencer par Terre et Liberté publié à Paris en octobre 1884.
On suit sa trace en 1888 à Gracia (quartier de Barcelona) où surgit Tierra y Libertad au contenu clairement anarcho-communiste.
Cette étape fut brève, mais les 23 numéros publiés servirent de base pour coordonner les groupes d’affinité anarchistes qui commençaient à se former dans toute l’Espagne.

Du 25 janvier 1902 jusqu’au 25 août 1904, le périodique Tierra y Libertad remplacera le « Supplément de la Revista Blanca » alimentée et publiée par la famille Urales à Madrid.

En 1906, Tierra y Libertad migre à Barcelone et continue sous l’impulsion du groupe « 4 de mayo ». Il deviendra progressivement le dépositaire des théories anarchistes, leur organe de référence. Après un moment de clandestinité, il reparaît de février 1910 jusqu’en janvier 1919.
Interdit en 1923, il réapparaîtra en 1930 comme périodique de la FAI, et cela durant toute la guerre. Il connut ensuite la clandestinité et paraîtra de manière sporadique. Parallèlement, au Mexique des anarchistes espagnols exilés en publièrent un autre, au rythme mensuel.
Tierra y Libertad redémarra en 1977 en Espagne sous l’impulsion des groupes FAI, et il existe toujours. Ses numéros sont digitalisés : https://n-1.cc/g/tierra-y-libertad
Source : http://www.cedall.org/ où l’on peut télécharger la collection « Tierra y Libertad » de 1904 à 1923.
Nous continuons à alimenter la chronique des occupations de terres en Andalousie grâce à la ténacité de l’équipe du Forum Civique européen.

Les Giménologues, 29 juillet 2013.


Voici le dernier article paru dans Archipel n°217, juillet/août 2013

« Les journalier-e-s d’Andalousie en lutte pour la terre et la dignité
Face à la crise capitaliste et à la privatisation, le SOC-SAT d’Andalousie renforce les luttes paysannes pour l’accès à la terre et les droits des journaliers.

Des luttes anciennes et nouvelles pour l’accès à la terre et la dignité des journalier-e-s reprennent de la vigueur dans le sud de l’Europe. Face à un chômage approchant les 40%, l’augmentation de la misère, la réduction des budgets sociaux, l’exploitation du travail et un niveau démesuré de répression policière, le Syndicat des Ouvriers de la Campagne – Syndicat Andalou des Travailleurs (SOC-SAT) revient à la charge avec de nouvelles occupations, des marches et des luttes pour la défense de l’emploi, l’autogestion, l’agriculture paysanne et la souveraineté alimentaire.

Occupations de terres
Le 1er mai a connu trois occupations de terres en Andalousie : à las Turquillas et Lebrija (Séville) et à la Rueda (Jaén). Le 10 mai, une lutte novatrice s’est déclenchée à Almeria avec l’occupation d’une exploitation de serres par ses ouvrier-e-s immigré-e-s suite à son abandon par l’entrepreneur. En outre, l’occupation de Somontes (Cordoue) continue, avec le lancement d’une campagne de propositions et d’actions revendicatrices contre la privatisation de la terre publique andalouse et pour une loi de défense du patrimoine agricole andalou.
La finca de Las Turquillas appartient à l’armée et dispose de 1.200 hectares pour le maintien de la cavalerie, une trentaine de chevaux qui pourraient se contenter de quelques mètres carrés. Dans une région avec un taux de chômage très élevé, des emplois précaires et la terre concentrée en peu de mains, c’est un crime qu’un domaine de ce type ne permette pas la création de richesse et de biodiversité par les travailleurs eux-mêmes. 500 personnes participaient à l’occupation, aboutissant à l’installation d’un campement d’une cinquantaine de paysan-ne-s à côté de la ferme où réside le personnel militaire. Cette même nuit du 1er mai, le campement était dissous par une opération policière sans précédent. Les journaliers se retirèrent pacifiquement pour déménager le campement au-delà du barrage policier mais sur les terres du domaine. S’ensuivirent douze jours de résistance avec une grande répercussion médiatique et sociale, qui ont culminé le dimanche 12 par une nouvelle évacuation du campement par la garde civile, après que les occupants eurent semé des laitues, des tomates, des piments, des pastèques et des melons sur une parcelle.
La finca de Las Turquillas a été occupée par le SOC en de nombreuses occasions, la dernière de dix-huit jours en été 2013 a réussi à remettre dans le débat public le débat sur l’absurdité du coût des militaires et des latifundistes dans un pays touché par les inégalités et la pauvreté. Cinq ans auparavant, les luttes des journaliers avaient réussi à obtenir de la mairie d’Osuna qu’elle consacre une parcelle de 300 hectares de ce domaine à des cultures sociales, génératrices d’emploi dans la région. Le SOC-SAT annonce des occupations prochaines et plus conséquentes jusqu’à ce que l’ensemble de Las Turquillas soit aux mains des travailleurs.

Mobilisation sociale
Dans la province de Jaén, tout près du village de Jódar, s’étend la finca de la Rueda, avec plus de 300.000 oliviers plantés et travaillés par les journaliers. Elle est à l’abandon depuis deux ans, après avoir été saisie par la banque BBVA. Cette entité financière a entrepris de la démanteler et de se défaire des machines, du moulin et du système d’arrosage, dans la seule intention de spéculer avec les bénéfices des subventions européennes pour une plus grande rentabilité financière. Le 1er mai, le SOC-SAT a mobilisé des centaines de travailleurs au chômage de la région pour une marche historique jusqu’à la finca, qu’ils occupèrent au milieu d’un fort dispositif policier. Il est demandé au gouvernement andalou de l’exproprier en urgence pour l’intérêt public et de la remettre aux mains d’une coopérative créée à Jódar par plus de 200 travailleurs. La végétation qui a envahi l’oliveraie, en plus de l’abandon total des arbres, représente non seulement un préjudice pour la production d’huile mais aussi un grave risque d’incendie.
Depuis le début de l’occupation, une soixantaine de personnes de la coopérative viennent chaque jour au domaine pour effectuer des tâches de nettoyage, la taille des oliviers et la réparation du système d’irrigation. Ils se divisent en différentes équipes afin d’échapper aux contrôles disproportionnés de la garde civile qui tente, y compris en hélicoptère, d’empêcher l’entrée des journaliers. Malgré la répression et le silence des autorités, le SOC va continuer de travailler sur le domaine dans le but de redistribuer les gains de la récolte aux travailleurs et de réussir à le faire exproprier au bénéfice de la communauté.
Toujours le 1er mai, le SOC organisait la marche d’une centaine d’habitants de la commune de Lebrija, dans la province de Séville, en direction de la finca Valdeojo-Hornillos, pour protester contre la politique de la municipalité qui, après avoir vendu cette terre publique à l’Institut de réforme et de développement agraires à la fin des années 1980 afin de l’améliorer et de la répartir aux journaliers du village, l’a finalement revendue à un propriétaire terrien de la famille, Mora Figueroa. Seuls 94 hectares sur un total de 700 ont été cédés à une coopérative de journaliers. Le syndicat va continuer à dénoncer cette « contre-réforme » agraire et à exiger du gouvernement andalou qu’il intervienne afin de récupérer ces terres publiques, abandonnées par les latifundistes, pour les soustraire à la spéculation agricole et immobilière en les mettant au service de la production agroécologique et de l’emploi rural. Quelques jours auparavant, le 21 avril, le syndicat avait effectué une marche symbolique à Sierra de Yeguas, province de Málaga, pour dénoncer la politique de privatisation de terres publiques initiée par la Communauté Autonome ces dernières années.
À l’autre extrémité de l’Andalousie, à Almería, où 50.000 hectares sont exploités en culture intensive et industrielle, dans sa grande majorité sous plastique, le SOC-SAT appuie l’occupation de 35 hectares de serres par leurs travailleurs après leur désaffection par l’entreprise. Depuis le 10 mai, 130 journaliers marocains restent à leur poste de travail sur les exploitations de l’entrepreneur Simon Sabio, réparties sur les villages de La Mojonera, Las Norias, Tierra de Almería et Campohermoso, et pour une grande majorité en faillite. L’eau et l’électricité sont coupées, dans les serres comme dans les logements contigus qui abritent une bonne partie des travailleurs ; ceux-ci ont décidé d’essayer de maintenir la production de tomates afin de couvrir les dettes salariales en suspens depuis plusieurs mois et conserver leurs postes de travail. Ni le syndic, ni le gendre de l’entrepreneur qui maintenait l’exploitation, n’ont su apporter de solution adéquate ; le syndicat a donc lancé un appel à soutien à des organisations sociales, politiques et agricoles afin de rétablir les services et de gérer les cultures en autogestion. En même temps il est exigé du gouvernement andalou qu’il exproprie les terres et les cède à une coopérative de journaliers qui pourrait reconvertir la production de manière diversifiée, biologique et distribuée surtout localement.
À Almeria comme à Huelva, le SOC maintient sans relâche son travail de contrôles et de dénonciations permanentes des conditions sociales et de travail imposées à des dizaines de milliers de journalier-e-s immigré-e-s par ce modèle d’agriculture industrielle productiviste. À partir du 20 mai, un groupe de syndicalistes a lancé une forte campagne de dénonciation dans les champs de fraises de Huelva pour sensibiliser l’opinion publique aux manquements permanents d’une convention collective qui est l’une des pires d’Espagne.

Dans ce contexte de lutte pour la terre et d’actions directes de dénonciation de la spéculation et de l’accaparement des terres, le SOC-SAT poursuit depuis quatorze mois l’occupation de la finca de Somontes à Palma del Rio, où une vingtaine de paysans journaliers, appuyés par divers collectifs espagnols et européens, ont démarré plusieurs cultures sociales, des plantations d’oliviers et d’arbres fruitiers, un élevage écologique et la vente directe des produits dans des réseaux sociaux alternatifs. L’occupation a évité à ces terres d’être adjugées à des propriétaires terriens, plus de 1.500 arbres forestiers ont été plantés, des investissements très importants ont été faits dans le système d’arrosage, et la construction d’un petit barrage est prévue cet été pour augmenter la surface irriguée. Actuellement, sept hectares sont cultivés en potager et presque deux cents en cultures sèches (tournesol, orge, blé et pois chiches), représentant presque la moitié de la surface totale du terrain. Somontes est l’expression de ce que peuvent obtenir la lutte, le travail et l’organisation des travailleurs ruraux quand la voie de la dignité et de l’autogestion est prise de manière résolue.

Coordination et soutien
Parallèlement à la mobilisation sociale permanente et l’action syndicale quotidienne dans les entreprises et dans les villages, le SOC-SAT travaille dans la coordination et le soutien mutuel entre les différentes occupations et coopératives. Dans ce sens, il prépare un projet de loi sur le patrimoine agricole andalou pour défendre l’appartenance de la terre au domaine public, qui doit rester en dehors du commerce et de la spéculation pour être cédée à long terme à des coopératives de travailleurs et pour des pratiques agricoles respectueuses de l’agroécologie, la biodiversité et la souveraineté alimentaire. De même, on demande que le gouvernement andalou défende et récupère les biens et les ressources d’usage commun (prés, bois, eau, semences), et apporte un soutien à l’agriculture paysanne au moyen de financements, de parcs de machines, de banques de semences et d’installations publiques de transformation artisanale et de distribution locale des produits agricoles.

En mai 2013, face à la crise du capital qui accélère l’accaparement des ressources naturelles, le démantèlement de l’Etat social et la recrudescence de l’exploitation ouvrière et de la répression, en Andalousie des milliers de journaliers, des milliers de travailleurs et de chômeurs des villes répondent par un message de lutte, d’engagement et de soutien mutuel. Plus que jamais, l’Europe a besoin du soutien et de la coordination de tous les mouvements en quête d’un autre modèle social, économique et politique. L’unité entre paysans et travailleurs de la campagne des quatre coins de notre continent, en coordination avec tous les mouvements sociaux, écologistes et de consommateurs, en lutte pour un autre modèle agraire basé sur la souveraineté alimentaire et l’agriculture paysanne non capitaliste, c’est l’apport le plus important de Via Campesina Europa (ECVC) à ce processus de changement qu’on ne peut pas remettre à plus tard, et dont l’Europe a besoin, de même que la planète toute entière. »

Federico Pacheco*

* Responsable de la section de souveraineté alimentaire du SOC-SAT, Andalousie


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