Chapitre 20 . Arrivée de Pablo .

Le lendemain, on m’apprit que je n’étais pas le seul rescapé de ce massacre. Ben Sala, un algérien, et Manuel sont arrivés dans la nuit...

Article mis en ligne le 14 mars 2005
dernière modification le 27 mars 2005
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Le lendemain, on m’apprit que je n’étais pas le seul rescapé de ce massacre. Ben Sala, un algérien, et Manuel sont arrivés dans la nuit : le sang-froid, l’art du camouflage du fils du Maghreb et la connaissance du terrain de Manuel leur ont permis d’échapper aux regards des fascistes, de s’éloigner et de rejoindre nos lignes une fois la nuit tombée. Ils avaient, de leur cachette, vu la fin de Berthomieu, de Marthe et de beaucoup d’autres. Leurs dires confirmèrent ce que le copain allemand nous avait dit avant de mourir.

À Farlete, personne ne savait pourquoi les centuries n’avaient pas bougé de leur position. Une rapide enquête auprès des différents secteurs intéressés nous apprit qu’aucun ordre ne leur était parvenu. Les responsables croyaient que nous opérions un simple coup de main comme d’habitude. Au Q.G. de Durruti, il nous fut impossible de trouver Roano, le responsable de l’application du plan. Buenaventura ignorait tout des origines de l’affaire qui avait coûté la vie à cent vingt d’entre nous.

Ce jour-là, je fus témoin d’un fait qui me fit découvrir un aspect nouveau pour moi du caractère de “ Gori ” : un commando de trois ou quatre paysans avait été surpris, la nuit précédente, en train de s’approcher de la tente où Durruti reposait, pour le trucider. Ils venaient de la Sierra d’Alcubierre et étaient de pauvres bergers fanatisés par les curés. Vieillis avant l’âge par le travail et les privations, ils attendaient, résignés, l’exécution de la sentence qui les avait condamnés à mort. Le peloton se plaça en face, à une dizaine de mètres des condamnés. En joue ! Je vis les pauvres hères faire le signe de la croix. Feu !... Les douze fusils ne firent qu’une seule détonation. Tous les condamnés tombèrent sauf un qui resta debout en regardant le peloton avec des yeux écarquillés par la surprise : il devait se dire que les révolutionnaires étaient de bien mauvais tireurs pour le manquer à cette distance avec un fusil. Moi aussi, j’étais stupéfait. Je m’attendais à entendre une seconde décharge et à voir un des hommes s’approcher pour leur porter le coup de grâce. Au lieu de cela, je vis deux types porteurs de seaux pleins d’eau qu’ils vidèrent consciencieusement sur les prétendus morts. Les fusils étaient chargés de cartouches à blanc. “ Gori ” les laissa repartir après leur avoir dit que nous faisions la guerre à l’ignorance et à l’esclavage et non aux pauvres bougres qui ne comprenaient pas où étaient la justice et la liberté.

Le groupe international de la colonne Durruti avait reçu un coup mortel à Perdiguera mais il n’était pas complètement fini. Un ex-colonel de l’armée italienne vint remplacer Berthomieu. On l’appelait Pablo. Je n’ai jamais su son vrai nom ni les raisons profondes qui l’avaient fait choir parmi les révolutionnaires. Il était assez âgé. Officier de la guerre 14-18, il n’était pas ce qu’aujourd’hui on appellerait un “ baroudeur ” ou un chef de guérilla, comme Louis. Avec lui, nous commençâmes à faire la vie de tranchée ou les attaques de masse comme troupes de choc.
Pablo était accompagné, partout où il allait, par une jeune femme qui se faisait appeler Louise. Mince, un minois chiffonné, assez agréable à regarder, elle avait une voix douce et musicale qui enchantait l’oreille. Comme elle était exactement le contraire de Madeleine, plutôt petite et boulotte, j’en tombais amoureux, tant et si bien que Pablo s’en aperçut et, pour m’éloigner de sa gouvernante, m’octroya quelques jours de permission à Barcelone.


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