« Actualité » de Simone Weil. 2

vendredi 19 avril 2013
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« Actualité » de Simone Weil. 2



PARUTION du Tome VII des Œuvres Complètes de Simone Weil
« Correspondances. Vol. 1 : Correspondances familiales »



Nous nous sommes bien sûr particulièrement intéressés aux

« Lettres d’Espagne »


Gare de Port-Bou dans les années vingt [1]

« Port-Bou [le 8 août 1936]
Tout va bien, sauf qu’il n’y a pas de correspondance pour Barcelone. Il faut attendre 2 h — Temps magnifique. Tout est calme
Salud ! »

C’est par ces mots – tout de suite tranquillisants – que Simone Weil commence une correspondance depuis l’Espagne avec ses parents, Selma et Bernard.
Dans les courtes lettres qu’elle leur postera ensuite, jusqu’à la dernière du 22 août, elle omettra soigneusement de leur parler de ses intentions réelles : participer d’une manière ou d’une autre au processus révolutionnaire espagnol.


- [Barcelone le 9 août 1936]
« […] Tout est calme comme tout – On ne tue personne […] Je vais passer quelques jours à étudier la production socialisée. »

- [Barcelone le 10 août 1936]
« […] C’est ici la même Barcelone que nous avons connue. […] considérez-moi comme étant en train de me retaper paisiblement dans un beau climat. »

- [Barcelone le 12 août 1936]
« Ça va toujours très bien. Le front est calme. […] Je n’écrirai plus si souvent parce que c’est vraiment inutile dans ces circonstances. »

- [Barcelone le 13 (?) août 1936]
« […] cet après-midi, je m’en vais avec deux copains français [2] que j’ai rencontrés ici et qui savent l’espagnol, parcourir les patelins du côté de Sitgès et de Villanova qui ont mis la culture en commun. Cela rendra les communications difficiles. »

- [Autour de Barcelone, entre le 15 et le 19 août 1936]
« […] Ça va très bien. Je me balade dans les patelins. [3]
 »

- [Barcelone, le 22 (?) août 1936]
« […] Ça va toujours, pas le temps de vous écrire. Suis à nouveau à Barcelone. [4] » [5]


Depuis des années, Simone suivait de près l’actualité sociale espagnole, notamment à partir des journaux qu’elle recevait : La Batalla (organe du POUM) et Solidaridad Obrera (celui de la CNT). Dans une lettre à Selma datant de la mi-décembre 1933 [6], elle commentait ainsi les tentatives insurrectionnelles du moment :

« À Barcelone, les anarchistes ont décidé que “la propriété privée est abolie à partir de ce jour, le droit à l’existence proclamé, le drapeau rouge et noir seul autorisé, etc. ” Ollé ! Ollé ! Je plaisante, mais je suis très inquiète. Ces jeux fous seront peut-être suivis d’une répression sanglante, où les anars ne seraient pas les seuls à trinquer, mais aussi Maurin [7] , la Merveille [8] etc. ».

Simone s’était aussi rendue à Berlin en 1932 pour se rendre compte par elle-même de la situation. Dans une très intéressante lettre à ses parents [9] de début août, elle décrit cette fois un calme « qui est en un sens, tragique » :

« Les ouvriers attendent simplement l’heure où tout cela s’abattra sur eux – la lenteur même du processus augmente la démoralisation. Ce n’est pas le courage qui manque, mais les occasions de lutter ne se présentent pas. »

Grâce à ces commentaires, on comprend mieux l’état d’esprit qui « animait » le jeune conseilliste hollandais Marinus Van der Lubbe qui se lança quelques mois plus tard dans un acte propre, selon lui, à fournir une occasion aux ouvriers et aux chômeurs de laisser éclater leur révolte. [10]


Vie privée - vie engagée : une critique en acte de certaines séparations

« Ce volume réunit la correspondance échangée par Simone Weil avec ses parents et avec son frère, le mathématicien André Weil. Ces échanges épistolaires appartiennent au registre de la vie privée, mais ils ne s’éloignent pas de la réflexion et de l’action dans une sphère élargie, celle de l’engagement syndical et politique déployé par Simone Weil entre 1926 et 1943. [11] »


Dans le riche avant-propos rédigé par Robert Chenavier, on apprend que Selma Weil, née Saloméa Reinherz – grâce à l’éducation qu’elle avait elle-même reçue - fit « de son mieux pour encourager chez Simone, non les grâces de la fillette, mais la droiture du garçon, même si elle devait ressembler à de la brusquerie. » Selma surveilla l’éducation de sa fille « afin que lui soit donnée une formation rigoureusement identique à celle dont a bénéficié André. »
C’est ainsi que Simone « eut très jeune une vocation à créer et à agir par elle-même ».

Simone Pétrement, son amie et biographe, avait insisté sur la « volonté manifeste de S. Weil d’être traitée comme un garçon par sa famille », sur sa « façon masculine de se vêtir », et sur sa « résolution d’être homme le plus possible ». Cette résolution était « liée à des projets déterminés, profondément voulus, et qui furent réalisés », car c’était « une singulière malchance d’être une femme » relativement aux projets qu’elle formait.

« C’est dans cet idéal de neutralité que peut être atteinte, dans la perspective de Simone Weil, la liberté dans l’activité intellectuelle comme dans l’action et dans les échanges sociaux », ajoute R. Chenavier.


Tout ceci nous semble essentiel pour comprendre l’engagement spécifique de Simone dans les événements de son temps - toujours du côté de « la misérable masse humaine » - dans le souci d’être « totalement dans le coup », en parvenant à « oublier qu’[elle] vient d’ailleurs, retournera ailleurs. »
« Il n’y a pas chez elle de préséance de l’expérience vécue sur la pensée — souligne R. Chenavier — L’épreuve de la vie réelle est de la pensée. »

« La pensée de malheurs ou de dangers auxquels je n’ai pas part me remplit d’un mélange d’horreur, de pitié, de honte et de remords qui m’ôte toute liberté d’esprit ; la perception de la réalité me délivre de tout cela »


écrivait Simone en septembre 1940, lors de son arrivée à Marseille.

Mais tant à Marseille qu’à New York puis à Londres, alors que « le sentiment d’une vocation qui la pousse à s’exposer ne l’abandonne jamais », Simone Weil craint de ne « pas être dans le coup », de ne pas « connaître sa part de souffrance », et surtout de se retrouver « assignée à une condition qu’elle n’a pas choisie [12] »…


Les Giménologues, le 8 avril 2013


On peut consulter ici nos autres articles sur le passage de Simone Weil en Espagne : article 402, 404, 442.


[1Source de la photo : transpressnz.blogspot.fr

[2Il s’agit de Charles Ridel (de son vrai Charles Cortvrint, alias Louis Mercier) et de François-Charles Carpentier. Après leur retour du front d’Aragon en octobre 1936, les deux compères gardèrent le contact avec la famille Weil : une lettre de Selma à Simone du 12 avril 1937 en témoigne (Correspondances familiales, p. 359).

[3En réalité, Simone se trouve dès le 15 août à Pina de Ebro où elle intègre la colonne Durrruti et participe activement aux actions de commando du Groupe international.
Louis Mercier Vega raconte en 1975 l’arrivée de Simone ainsi :
« Elle porte le fusil, revêt la combinaison de mécanicien qui sert d’uniforme, chausse des espadrilles, se noue le foulard rouge et noir autour du cou, se coiffe du calot aux mêmes couleurs. Elle se veut, donc elle est milicienne, contrairement à ce que dira Gustave Thibon dans sa préface à La Pesanteur et la Grâce, où il la présente comme une observatrice. C’est une milicienne qui ne manque pas de courage et qui exige de participer aux expéditions de reconnaissance. Ce qui ne va pas sans poser quelques problèmes aux animateurs du Groupe international. […] Simone ne possède aucune notion du maniement des armes ; de plus elle est myope et porte des lunettes à verres épais. Il est question d’abord de lui confier des tâches d’arrière-garde, comme celle de monter une antenne pour les premiers soins, mais elle tempête, insiste pour courir les mêmes risques que les combattants, finit par l’emporter. »
Au sujet du nom de famille de Durruti, Il est écrit dans la note 4 de la p. 195 des Correspondances familiales : « Buenaventura y Domingo Durruti », au lieu de José Buenaventura Durruti Dumange. À notre connaissance, Buenaventura était le deuxième des huit enfants de Santiago Durruti Malgor, cheminot de profession, et d’Anastasia Dumange (ce nom catalan sera parfois « castellanisé » en Domingo ou Domínguez) Soler.

[4Le 20 du même mois, elle s’est brûlé gravement le pied à Pina et elle sera rapatriée vers la capitale catalane.

[5Extraits tirés des « Lettres d’Espagne », pp. 190-197, Gallimard, décembre 2012.

[6P. 149 des Correspondances familiales.

[7Joaquín Maurin (1896-1973), un des leaders du POUM, avait disparu aux premiers jours de la guerre civile. Dès son arrivée à Barcelone, Simone Weil s’offrira à passer derrière les lignes franquistes pour savoir ce qu’il était devenu.

[8Il s’agit probablement de Jaume Miravitlles, dont il est écrit par erreur dans la note 3 de la page 149 qu’il était membre du POUM. Miravitlles revint en Catalogne en 1930 après son exil parisien, et fut mis en prison jusqu’à la proclamation de la Seconde République. Une fois en liberté, il entra au Bloc Obrer i Camperol (1931-1934), et en 1934 il passa à l’Esquerra Republicana de Catalunya, tout en militant à l’Estat Català.
Le POUM (Parti Ouvrier d’Unification Marxiste ) est né à Barcelone le 29 septembre 1935 de la fusion entre Izquierda Communista (Gauche communiste) , parti d’origine trotskiste dirigé par Andreu Nin, et du Bloque Obrero y Campesino (Bloc ouvrier et paysan), dirigé par Joaquín Maurín, ces deux organisations provenant de scissions du Parti communiste d’Espagne (PCE), alors stalinien.

[9Correspondances familiales, pp. 127-131. Un extrait de cette lettre sera publié dans le numéro 134 de La Révolution prolétarienne à laquelle Simone collaborait.

[10Le 27 février 1933 « un ouvrier révolutionnaire, dégoûté des partis et de leurs boniments parlementaires, assiste à la déroute de l’Allemagne prolétarienne en face du fascisme. Il voit les masses courir aux urnes au lieu de prendre les armes, et se jeter ainsi dans la gueule du loup. Il escalade nuitamment le Reichstag, se faufile dans la salle des séances, et y met le feu. Cueilli à la sortie, il déclare avoir agi “contre le capitalisme international”. On l’emprisonne, on le cuisine pendant six mois pour lui faire avouer des complices. Il prend tout sur lui, regrette de n’avoir pas mieux réussi et, sans ajouter un mot, s’achemine tranquillement vers la potence. » André Prudhommeaux (1902-1968). Extrait de : « Le livre brun et la psychanalyse ». Cet infatigable animateur du « Comité de défense de Marinus van der Lubbe » en France, soutenu par Boris Souvarine et Simone Weil, publia cet article dans l’En dehors en octobre 1933. On peut le lire en entier ici : archyves.net

[11Extrait du quatrième de couverture des Correspondances familiales.

[12« Tout ce qui est de pure condition […] – féminité, judéité, et même le fait d’être une intellectuelle – est vécu par S. Weil comme une altérité absolue lorsque cela lui vient par la médiation d’autrui et des circonstances. »