Chapitre 18 . Perdiguera, 3ème partie .

mercredi 16 mars 2005
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Voilà ce que je sais et dont je me souviens de mes trois compagnons. Nous étions les plus anciens du groupe à se trouver là. Cartagena était le plus écouté de tous. Etant le plus décidé, son opinion, exposée en termes concis, était en général acceptée de tous. La Calle, Georges et moi étions partisans de faire une sortie pour essayer de nous dégager de ce guêpier.
C’est alors qu’il nous dit d’attendre car lorsque le combat avait commencé, il avait vu deux ou trois des nôtres courir vers nos lignes. Il espérait que, peut-être, des renforts arriveraient. La matinée passa et rien n’apparut à l’horizon.


Nous étions complètement cernés. Nous avions vu les
fascistes prendre position pour nous couper la route de la Sierra. À cent ou cent cinquante mètres de la grange commençait un champ de blé presque plat qui s’étendait jusqu’au pied de Monte Oscuro. Nous étions séparés de la plaine par des tas de gerbes de blé. Nous avions bien essayé d’empêcher l’encerclement complet, absolu, mais les munitions commençaient à manquer. Nous ne tirions plus qu’à coup sûr. Ils essayaient de nous faire gaspiller les cartouches avec des leurres : chapeaux, bérets tendus au bout des fusils, mais nous les laissions faire pour ne tirer que lorsque nous étions certains que la tête se trouvait dessous.

Ce fut vers 11 heures qu’ayant perdu tout espoir d’une attaque des républicains pour nous aider, nous nous décidâmes à en finir. La Calle , énervé par l’attente, comme nous tous, nous dit à peu près ceci : “ Ils ne nous attaqueront que cette nuit. Ils espèrent pouvoir s’approcher assez près pour mettre le feu. C’est ce que je ferais si j’étais à leur place. Et nous, que faisons-nous ? Nous attendons qu’ils viennent nous chercher et nous fassent griller ? Moi, mort pour mort, je préfère mourir en tuant. On sort et même si on est tous tués, on aura la satisfaction d’en emmener quelques-uns avec nous. ”
Nous exposâmes aux copains notre décision. Tous acceptèrent de sortir. De toutes façons, nous étions faits comme des rats. Parmi les blessés, quelqu’un nous fit une proposition : ceux qui, ne pouvant ni courir ni marcher, sont donc obligés de rester peuvent, par les meurtrières du rez-de-chaussée, empêcher que toute la puissance des feux ne converge vers ceux qui sortent. Il nous suffisait de les aider à les mettre en position de tir. Les blessés graves, les mourants nous suppliaient de ne pas les laisser tomber vivants aux mains de l’ennemi. Trois ou quatre, qui avaient gardé leur arme, se suicidèrent. Les autres furent achevés au couteau par Cartagena.Moi, je regardais tout cela comme si je n’étais pas concerné. J’étais le spectateur indifférent d’une tragédie absurde qui se serait déroulée hors du temps... et où il y aurait eu un acteur qui me ressemblait comme un frère. Avec une ficelle que j’avais ramassée dans un coin, j’avais attaché un de mes pistolets à mon cou en me faisant un collier qui descendait jusqu’au fourreau. L’autre était retenu par une boucle passée à mon poignet.

Ainsi paré, ils ne risquaient pas, pendant que je courais en lançant des grenades, de tomber. Tout était prêt. Cartagena en espagnol, moi en italien, Georges en français expliquâmes notre plan. Nous devions nous diviser en deux groupes : un de chaque côté de la porte. Nous l’ouvrons et nous nous élançons vers la Sierra en faisant feu de toutes nos armes, chaque groupe de son côté, pendant que ceux qui restaient nous appuyaient avec les F.M. Nous sommes virtuellement, si nous restons là, tous morts. Si nous nous rendons, dans la meilleure des hypothèses, nous serons fusillés. Donc, notre intérêt est de nous faire tuer les armes à la main. L’exemple est sous nos yeux : les corps de Mimosa et d’Augusta prouvaient que rien ni personne ne trouverait grâce auprès d’eux.

Notre petit speech terminé, tout le monde se plaça devant la porte : Cartagena et Georges d’un côté, La Calle de l’autre en tête. Moi, je devais prendre ma place près de José, mais au dernier moment, pendant quelques secondes, il me fut impossible de bouger. La peur ? Peut-être. Ce que je sais, c’est que, subitement, le souvenir de ma mère, décédée depuis huit ans environ, surgit du tréfonds de ma mémoire et que pendant ce court laps de temps, j’ai cru la voir devant moi. Puis, tout s’effaça et je pris ma place au milieu de ces hommes qui allaient mourir, et qui le savaient.
Vamos !... On y va !... Andiamo !... ¡ Adelante !... En avant !... Avanti !... Vive la liberté !
Les cris avaient jailli de nos poitrines au même moment que la porte, repoussée avec violence, s’ouvrait sur la plaine inondée de soleil.

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