Chapitre 13 . Monte Oscuro .

Je suis rentré à Pina pour reprendre la vie de garnison. Je partageais mes loisirs entre la maison, les promenades avec Tarzan (mon chien), et des discussions avec des amis sur la meilleure façon de nous servir des armes que nous avions.

Article mis en ligne le 21 mars 2005
dernière modification le 8 avril 2005
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Je suis rentré à Pina pour reprendre la vie de garnison. Je partageais mes loisirs entre la maison, les promenades avec Tarzan (mon chien), et des discussions avec des amis sur la meilleure façon de nous servir des armes que nous avions.

Le groupe, à la fin de septembre, avait considérablement grossi. Nous étions environ cent cinquante hommes lorsqu’on nous envoya à Farlete pour voir si nous pouvions tenir une position qui n’avait jamais été occupée. Après une nuit de marche, sous la pluie, dans les champs de blé où nos espadrilles s’enfonçaient dans le sol et ne voulaient plus en ressortir, au point que la majorité d’entre nous se déchaussa pour pouvoir marcher plus aisément, nous arrivâmes au pied du Monte Oscuro à l’aube.

On grimpa jusqu’au sommet. Berthomieu était un officier de carrière, et il eut vite fait de repérer les points stratégiques. Sous sa direction, nous commençâmes tout de suite à ébaucher le réseau des fortifications : postes, avancées, nids de mitrailleuses ou F.M., tranchées. Nous y restâmes quelques jours. À 800 mètres au-dessus de la mer, même en Espagne, il ne faisait pas très chaud, aussi nous retournâmes à Farlete et les centuries espagnoles achevèrent les travaux que nous avions commencés.
Nous, les anciens du groupe, étions très contents de changer de garnison. À Pina, nous étions comme chez nous, nous avions nos familles où nous prenions nos repas, où nous passions la veillée. À Farlete, nous ne connaissions personne. Nous logions dans des granges et nous prenions nos repas en commun dans une grande salle. Augusta, Mimosa et Marthe nous faisaient la cuisine. Madeleine, la compagne de l’Allemand blessé, nous servait à table, aidée par deux femmes du village.

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Monte Oscuro.
La plaine vue depuis le Monte Oscuro. Le Mont Obscur, nom dû aux épaisses forêts qui le couvraient.

C’est à Farlete que j’ai commencé à parler avec Madeleine. Depuis quelque temps, je la voyais partout où j’allais. Avant mon voyage à Lérida, je ne faisais pas attention à elle, et ni aux autres, à la vérité. Parfois, elle m’agaçait avec sa façon de faire. À mon retour, mon caractère avait changé, mais, malgré cela, elle continuait toujours à m’embêter avec ses prévenances, ses chatteries et sa manière de toujours s’inquiéter pour moi. Madre s’était aperçue du changement survenu et dès qu’elle me voyait blaguer avec une fille, elle se moquait de moi. Un jour je lui dis : “ Madre, vous avez deux jolies poulettes dans votre poulailler. Vous ne craignez pas que je vous les vole ? ” Elle me regarda droit dans les yeux et me répondit : “ Fils, je sais que si tu leur parles, elles seront à toi toutes les deux. Mais je sais aussi que tu ne feras rien pour ça et que si quelqu’un les embête, tu les défendras avec plus de cœur que leurs frères. Tu vois, hijo, je te connais mieux que ta pauvre mère. ” Je l’ai embrassée et je suis parti prendre mon tour de garde.
Nous étions aux tous derniers jours de septembre et j’avais envie de passer un jour en famille. Après en avoir avisé Louis, je suis monté dans un camion qui allait à Gelsa de Ebro. Augusta avait eu la même envie que moi. Elle voulait revoir les amies qu’elle s’était faites dans la petite ville. Durant tout le trajet je la baratinais et elle riait de bon cœur à toutes mes boutades. Je savais que je n’avais aucune chance de réussir : elle était connue pour sa froideur. Nous disions qu’elle était allergique à l’amour : gentille copine, dévouée, prête à rendre service à tout le monde, mais pour ça rien à faire. Je crois lui avoir débité toutes les fadaises qu’un garçon peut dire à une fille, lui avoir fait toutes les propositions que l’on peut faire à une femme pas bégueule. Moi, je ne me prenais pas au sérieux. Augusta riait aux larmes et moi avec.

Je conserve de ce voyage un souvenir plein de tendresse et de pureté malgré les propos grivois et libertins de la conversation.
Pauvre Augusta, elle n’avait plus que quelques jours à vivre. Ex-étudiante en médecine, elle s’était fait des amies parmi les femmes qu’elle avait soignées. Nous étions heureux d’aller voir les gens simples que nous aimions. Avant de descendre du camion, je lui lançai une dernière boutade : “ Augusta, souviens-toi que je suis capable d’oublier mon sexe et si un jour tu as besoin d’une copine pour t’amuser, pense à moi. ” Elle me donna une bourrade et éclata de rire en me disant : “ Tony, mon petit, tu es complètement fou. ” Lorsqu’on se sépara, elle riait encore.


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