POLEMIQUE GROSSI BORKENAU
Article mis en ligne le 22 août 2009
dernière modification le 19 juillet 2012
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RETOUR sur les « CARTAS de GROSSI »

Dans le compte-rendu de notre passage en Aragon en mai dernier cliquez ici et la tentative de reconstitution des combats d’octobre 1936 dans le secteur de Perdiguera-Leciñena, nous avions évoqué la figure de MANUEL GROSSI MIER [1]
Ce mineur a activement participé à l’insurrection des Asturies de 1934, et son livre écrit en 1935 (préfacé par Joaquin Maurin) est la référence incontournable sur cet événement. Nous n’en connaissons qu’une édition, en français, publiée en 1972 : cliquez ici

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Texte Grossi
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Préface Maurin

Nous avions signalé dans notre article la sortie en 2009 des « Cartas de Grossi », Salvador Trallero editor, Sarinena 2009. Ce document est inédit en français.
Il s’agit de 40 feuillets tapuscrits recto-verso datés de 1972 qu’Antonio Téllez a recueillis on ne sait dans quelles circonstances. Une copie a été déposée à l’Institut d’Histoire sociale d’Amsterdam par Rolf Dupuy.
Le titre original est : « Notas de mi carnet. Vida de un partido, POUM ».

Grossi y décrit en détails l’action de la colonne du POUM dont il était l’un des délégués, depuis son arrivée à Sariñena et dans les Monegros, à la fin du mois de juillet 1936, jusqu’à la militarisation des milices et l’intégration de la colonne dans la 29ième division de l’Armée républicaine. Grossi commente la répression contre le POUM après mai 37 et les attaques de l’Etat républicain contre le Conseil d’Aragon.
Ce livre comprend une préface et une « galerie de personnages » bien fournie, toutes deux rédigées par Pelai Pages ; une biographie de Grossi aux bons soins d’Ernesto Burgos, historien et Asturien qui a connu Grossi en 1978 ; et une « Galerie photographique » intéressante.

Beaucoup de passages dans le propos de Grossi, mériteraient d’être discutés notamment quand il évoque ses rapports avec les anarchistes, mais pour l’heure nous avons choisi de présenter un extrait concernant Franz Borkenau et son livre Spanish Cockpit  [2] Ce dernier tenait des propos polémiques au sujet de Grossi et du POUM : voir en bas de page.

Extrait des pages 59-60 des Cartas de Grossi, « en réponse » à Borkenau, traduit par les Giménologues :

« Franz Borkenau et son livre Spanish Cockpit
La Guerre civile d’Espagne a donné lieu à tant de commentaires qu’il sera difficile de clore le chapitre. Il y en a qui ayant vu certaines choses les présentent à leur manière. Ceux qui inventent pour se rendre intéressants ne manquent pas. Les autres travaillent pour leur chapelle. Et les vrais acteurs se voient harcelés de toutes parts suspectés de mensonge.
Mais… de mensonge de très mauvaise eau !
Il est bien vrai que Borkenau s’est présenté à Leciñena le 13 août en fin d’après-midi. Il est vrai que je l’ai reçu en même temps que ses deux autres accompagnateurs. Il est vrai que la réception a été celle qui convient à des camarades sans rien demander en échange. De plus, ce qu’il m’a dit d’emblée, c’est “qu’il était un grand enthousiaste du POUM. Qu’il partageait notre façon d’être. Que nous étions ceux qui savions donner une interprétation exacte du marxisme. Et que de tous les lieux du front qu’il avait visités, c’était dans la colonne du POUM à Leciñena qu’il avait pu remarquer, précisément, la meilleure forme d’organisation ” (textuel). Borkenau, dans son livre Spanish Cockpit, ne nous situe pas dans ce lieu.

Borkenau, pour donner vie à son récit, tente de modeler ma personne en la portant aux nues pour me laisser tomber sur le ventre comme un crapaud. Naturellement je ne suis pas un lynx dans la conduite de la guerre, mais malgré tout nous avons fait échec à un ennemi bien équipé en armes et plus familier que moi en matière de guerre, que nous avons étrillé dans tous les lieux dans lesquels nous nous sommes confrontés, et notre avance aurait été victorieuse et se serait déroulée jusqu’aux portes de Saragosse si on ne nous avait pas mis des bâtons dans les roues par ordre du néfaste Piquer et du colonel Villalba, dont Borkenau ignorait l’existence puisque à aucun moment il ne le nomme dans sa petite histoire.

Nous ne nous lasserons pas de répéter que notre mission était l’attaque, certains que nous étions de la victoire. Nous savions qu’un enlisement et un immobilisme de tranchée nous seraient fatals. De plus, il était nécessaire d’approfondir notre contact avec les autres unités voisines. Il était impératif d’assurer une coordination de toutes nos forces. Après l’enlisement du front viendrait la défensive et il est plus que certain qu’elle entraînerait notre échec et notre retraite. C’est ce qui s’est passé plus tard.
Dans ces conditions, nous n’avions aucune raison de nous entourer de barbelés ni de creuser des tranchées, ainsi que l’affirme Borkenau. Ces méthodes ne sont praticables qu’au sein d’un dispositif de retranchement ou d’enlisement du front (la vérité, c’est que Borkenau ne se trouve pas non plus très versé dans l’art militaire).

“ Les soldats – dit le même auteur –, désœuvrés, vont se réfugier dans la taverne du village ”, mais, homme ! d’où sors-tu cela, quand dans le village de Leciñena il n’y avait aucune taverne ? Si ce Franz est vraiment un révolutionnaire et un communiste, comme il me l’a insinué, je ne crois pas qu’il serve la cause de la liberté avec sa façon équivoque d’écrire.

“ Sur le chemin du retour, nous traversons Alcubierre – un village qui a été occupé par les Catalans, pris par les insurgés et repris par les forces gouvernementales. ”
Naturellement, ceci est faux. Alcubierre a été pris par la Colonne de Grossi (renforcé jusqu’à la fin) et puis, en ce qui concerne les Catalans, si c’est ainsi qu’on a voulu légaliser les choses, il faut savoir que ces Catalans étaient les miliciens du POUM, ainsi que je l’ai dit dans une autre partie de mon récit.

Autre bobard de Borkenau
“ Après avoir pris Tardienta et procédé à l’extermination habituelle de la vermine fasciste, les miliciens du PSUC se sont trouvés en possession d’une quantité considérable d’argent, bijoux et objets de valeur. Ils ont expédié tous ces objets à Barcelone dans une automobile fortement gardée. À ce qu’il semble, les convoyeurs avaient leurs papiers personnels mais aucun certificat attestant l’origine et la destination du trésor dont ils avaient la charge. Quoi qu’il en soit, ils furent arrêtés au premier croisement de route par une patrouille du POUM. La voiture fut fouillée, les explications fournies jugées insatisfaisantes et les convoyeurs fusillés comme pillards par les poumistes. Et pour que la mesure soit comble dans l’horreur, les cercueils ont été retournés à la colonne psuquiste de Tardienta où on leur a donné des funérailles d’honneur. Trotskistes contre staliniens ! ”
Je ne crois pas que l’on puisse écrire de tels bobards quand on n’a pas des intentions malignes. La colonne du POUM à ce moment-là maintenait des contacts serrés avec les forces du PSUC sur le front, et jamais de la vie elle n’aurait pu être déloyale jusqu’au point de commettre un acte comme celui que Borkenau nous raconte. Ceci à l’intérieur du cadre de compréhension ouvrière représente un crime que ceux du POUM n’ont jamais commis ni ne commettront jamais envers leurs frères de classe. Nos gardes aux carrefours marchaient à ce moment-là aux côtés de ceux du PSUC. »

Fin de l’extrait de Grossi

Le livre de Borkenau est d’un grand intérêt et il demeure un des récits de témoins et analystes des plus importants. Pour notre part, nous soulignons également (page 108 de Spanish cockpit) que Borkenau ne remet pas en doute les propos du même « ami socialiste anglais » sur le comportement des miliciens de Durruti qui auraient « dû quitter Pina en raison de l’opposition silencieuse de la population » etc.

Nous y reviendrons dans le cadre d’un prochain article sur les conditions de l’entrée de la colonne Durruti dans Pina, une première fois le 27 juillet, et une deuxième entre le 3 et le 8 août 1936, à partir de sources nouvelles (archives de la Causa General de Pina ; articles de La Vanguardia de Barcelone des 12 et 13 août 1936 ; récit publié du guardia civil José Colera . [3]
Les Giménologues 22 août 2009

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Notes :

[1Né le 18 juin 1905 à Oviedo. Mort à Brignoles (Var) le 14 juin 1989

[2Rapport sur les conflits sociaux et politiques en Espagne (1936-1937) », Champ Libre 1973. Réédition Ivréa 2003.

[3José Colera, « La guerre d’Espagne vue de Barcelone. Mémoires d’un garde civil républicain (1936-1939) ». Traduit de l’espagnol et annoté par Christophe Colera, éditions du Cygne, 2008




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