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Les Gimenologues
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Recension du Vol II des Chemins du CL in Redes Libertarias
Par Paco Marcellán

Recension de Paco Marcellán publiée dans la revue REDES LIBERTARIAS N° 4. Automne 2025
https://calumnia.sumupstore.com/producto/redes-libertarias-04-2025

Myrtille, Gimenóloga, Los caminos del Comunismo Libertario en España (1868-1939). Segundo Volumen : El anarcosindicalismo enfrentado a sus pretensiones anticapitalistas (de 1910 a julio de 1936). Coedición de Pepitas de Calabaza (Logroño) y Fundación Anselmo Lorenzo (Madrid), 2024.

Ce deuxième volume d’une ambitieuse trilogie sur les racines et le développement du communisme libertaire en Espagne n’a pas seulement une valeur de mémoire historique. Elle constitue également une contribution importante à une révision critique de l’histoire du mouvement libertaire en Espagne, dramatiquement amputé en 1939 par la défaite des classes populaires face à l’alliance de l’oligarchie, de l’Église et de l’armée.
Un élément clé, présenté dans le premier chapitre, pour comprendre les enjeux de la période analysée réside dans la diffusion de l’anarchisme dans le monde avant 1914. Car cette date (début de la Première Guerre mondiale) et celle de 1917 (révolution russe) marquent une rupture dans l’équilibre des pouvoirs des États (disparition des empires préexistants), mais aussi la confrontation entre différents modèles de production (libre marché contre capitalisme d’État), qui conditionneront les réponses du mouvement ouvrier (conflit entre le syndicalisme révolutionnaire et le syndicalisme social-démocrate). Cela aura aussi une incidence sur le mouvement anarchiste, qui devra articuler une stratégie d’action différente de celle suivie jusqu’alors.

La période 1910-1919, délimitée par le congrès constitutif de la CNT et le deuxième congrès tenu à Madrid, envisage la Grève Générale comme un instrument d’action dans le cadre d’une radicalisation des conflits sociaux dans les domaines agricole et industriel, la nécessité d’une organisation des travailleurs sur la base de principes de l’action directe et de l’entraide, mais dans un cadre conditionné par des éléments exogènes tels que « l’unité du prolétariat » et la rupture représentée par la IIIe Internationale. La nouvelle structure de la CNT basée sur les fédérations industrielles, approuvée lors du deuxième congrès, suscitera un débat ininterrompu entre les différentes sensibilités au sein de l’organisation syndicale et du mouvement anarchiste en Espagne. Un document distribué, mais non approuvé, lors de ce congrès, définit le concept de communisme libertaire sur la base de l’abolition de la propriété privée et de l’argent, d’une organisation sociale fondée sur l’individu, le groupe et la commune sous l’égide d’une confédération de toutes ces structures ; ceci en omettant le rôle des syndicats.

Le troisième chapitre aborde les luttes de tendances à l’intérieur de l’anarchisme et de l’anarcho-syndicalisme entre 1919 et 1930, marquées par les affrontements armés entre les travailleurs, le patronat et l’État, qui eurent un large retentissement en Catalogne. Ils servirent de prétexte, entre autres, à la proclamation de la dictature de Primo de Rivera avec le consentement et le soutien d’Alphonse XIII. Le retour à la clandestinité de la CNT, la reformulation des groupes anarchistes avec la création de la FAI, et les tentatives possibilistes d’action syndicale dans la ligne développée par l’UGT sont analysés de manière exhaustive. L’absence progressive de la CNT dans le milieu agricole après la dissolution, en 1918, de la Fédération nationale des ouvriers agricoles d’Espagne (FNOA), créée en 1913, est aussi commentée.

J’ai personnellement apprécié l’analyse du quatrième chapitre consacré à la lutte pour Barcelone et la communauté des quartiers, qui s’inspire des contributions novatrices de Pere López et Chris Ealham sur les quartiers en tant qu’espaces urbains de solidarité et de résistance. Le Raval et Can Tunis en sont des exemples marquants. De même, l’ouvrage approfondit le rôle des femmes au sein d’organisations fortement masculinisées. Elles sont souvent réduites au silence et/ou méprisées parce que considérées comme des concurrentes sur le marché du travail, ou parce que leur travail à domicile ou dans des ateliers où les syndicats étaient absents n’était pas valorisé.

Le cinquième chapitre analyse les dynamiques des deux principaux courants de l’anarchisme et de l’anarcho-syndicalisme autour du congrès de 1931, après la proclamation de la Deuxième république, qui conduisirent à la scission des trentistes opposés aux dynamiques insurrectionnelles - élément distinctif de l’action de la CNT. Lors du congrès de Saragosse en mai 1936, le débat sur le communisme libertaire, basé sur la « synthèse » d’Isaac Puente, engendre une action à court et moyen terme dans la perspective du phénomène révolutionnaire.
Il convient de souligner que Puente fut la première personne à cette époque à rompre explicitement avec le calcul du temps de travail de l’homme, source de la valeur capitaliste, reprenant un point central de l’anticapitalisme des premiers anarcho-communistes. Puente laissait ouverte la possibilité de modifier ses options, et se basait à la fois sur le modèle syndical et sur la commune rurale, compte tenu du poids du monde agricole dans l’économie espagnole des années 1930. Une analyse détaillée de l’ouvrage de Diego Abad de Santillán, El organismo económico de la Revolución, donne à voir l’orientation du courant syndicaliste industrialiste, avec l’affirmation du travail comme signe d’identité tant de la société actuelle que celle à venir, où il est souligné que le groupe d’affinité n’a pas de fonction spécifique dans la vie économique.
Me semblent insuffisantes les 16 pages consacrées au Congrès de Saragosse, dans le dernier chapitre qui met l’accent sur la situation politico-militaire, le chômage et la réforme agraire, ainsi que sur la résolution relative à « la conception confédérale du communisme libertaire » élaborée par une commission composée, entre autres, de Federica Montseny, Juan García Oliver, Eusebio Carbó et Juan López, représentant les différentes sensibilités au sein d’une CNT conçue comme ciment unificateur.

Enfin, je tiens à souligner l’intérêt des trois annexes éclairantes relatives à la genèse de l’anarcho-syndicalisme en France, les groupes d’action anarchistes contre le pistolerisme (1919-1923), avec des notes biographiques sur certains militants, les groupes Solidarios et Nosotros, les Comités de défense de la CNT (1923-1931), ainsi qu’une analyse théorico/conceptuelle opportune sur l’anticapitalisme tronqué des anarcho-syndicalistes et des anarchistes espagnols. Le nœud de l’argumentation met l’accent sur la distinction entre la subsomption formelle et la subsomption réelle du Travail sous le Capital. Elle réside dans le fait que le capitalisme, dans sa première phase, organise le travail existant sans le modifier, tandis que dans sa deuxième phase, il produit son propre cadre productif, ce qui se traduit par une profonde modification de celui-ci.
Comme le souligne Vincent, gimenologue, citant Marx :
« Le travail salarié n’est pas un rapport social au niveau de la seule production, il s’établit aussi en tant que tel dans la vie hors production, dans l’économie consumériste et dans les formes de vie qui lui sont liées. [...] La subsomption réelle des travailleurs sous le commandement du capital, obtenue par l’emploi de technologies renouvelées de façon incessante, les dépossède en effet de leur propre coopération. [...] L’intelligence collective et les apports innombrables nécessaires aux techniques de production se fondent en une sorte d’intelligence du capital, une intelligence morte, mais mue de façon irrésistible par tous les dispositifs de la valorisation. »

Cette approche exige une mise à jour permanente des formes de lutte contre le Capital et l’État, le rôle d’un syndicalisme de lutte face à celui de concertation, l’action contre la domination quotidienne du pouvoir et ses voies de passage.
Lecture fortement recommandée pour mieux connaître le passé et apprendre pour notre action immédiate.