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Les Gimenologues
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Le sort d’une famille d’espagnols réfugiés en Isère : Dolores Miron Abad et ses enfants
Témoignage de Nardo Cedo

Nardo Cedo, habitant à Toulouges (Pyrénées Orientales) a rédigé cet aperçu biographique de sa famille, qu’il a lu lors de la cérémonie du 29 novembre 2025.

En médaillon : Dolores Abad entourée de ses trois filles dans le camp de concentration d’Argelès-sur-mer.

Nardo Cedo, habitant à Toulouges (Pyrénées Orientales) a rédigé cet aperçu biographique de sa famille, qu’il a lu lors de la cérémonie de La Tronche du 29 novembre 2025.

Je suis fils et petit-fils de réfugiés politiques espagnols.
Dans le cadre du travail de mémoire, je suis adhérent de l’association FFREEE dont le siège est à Argelès-sur-Mer.
Mes familles paternelles et maternelles ont dû quitter leurs villages natals respectifs suite au repli des forces républicaines du front d’Aragon en mars 1938, puis du front de l’Ebro en novembre 1938.
L’origine de ma famille paternelle est le village de la Serra d’Almos en Catalogne - Provincia de Tarragona.
Celui de ma famille maternelle est le village d’ Alcolea de Cinca situé en Aragon -Provincia de Huesca.
Elle était composée du père, Antonio Miron Bosque, de la mère, Dolores Abad Sender, de leur trois filles, Maria, Carmen (ma mère ), Julia….et du petit frère Elios. Ils quittent leur village pour un premier exode vers Castellar Del Valles (Catalogne). Puis c’est le départ vers la France, « la retirada », au début de 1939. 

Sur les routes parfois bombardées par les aviations italiennes et allemandes, ils vont arriver au Perthus, puis atteindre la gare de la ville du Boulou, où ils seront parqués en attente d’un départ vers l’inconnu.
Après un court séjour, ils sont transférés par train à Grenoble, et internés le 18 février 1939 au Palais de la Houille Blanche. Plus de 2000 personnes y sont parquées.
Misère, insalubrité, maladies, la gale et les poux, voilà leurs conditions de survie, loin de leur père et de leur mari qui eux, comme la majorité des hommes, ont été envoyés au camp de concentration de Bram dans l’Aude - autre destination inconnue des femmes et des enfants.
Ces familles quitteront le camp de concentration grenoblois pour celui d’Arandon, toujours dans l’Isère, en juillet 1939.
Les conditions de survie sont encore pires dans ce camp entouré de rangées de barbelés, et surveillé par des gardes.
Visiblement ces femmes et enfants représentent un vrai danger pour la France.
Qui plus est, ce sont des « indésirables ».

Puis en septembre ou octobre 1939, on les fait monter dans un convoi en train vers l’Espagne - destination bien sûr non annoncée.
Arrivées à Perpignan, certaines personnes informées ou connaissant la région, décident de bloquer le train en gare. Toute manoeuvre est rendue impossible car dès que le train avance de quelques mètres pour se garer sur des voies de garage, les femmes se pendent sur les freins.
Les négociations durent une partie de la nuit avec la Préfecture. La gare de Perpignan résonne toute la soirée des « ¡En España no ! ». La décision est enfin prise par les autorités : « Vous n’irez pas en Espagne. Vous irez à Argelès ».

Dans la journée du lendemain un convoi par camion militaire et bus part vers le camp de concentration d’Argelès-sur-mer. En cours de transfert, des personnes connaissant la région somment le chauffeur en tête du convoi de ne pas se diriger vers l’Espagne. Certaines femmes ont récupéré des tessons de bouteille qu’elles lui appliquent sur le cou : s’il dépasse tel virage, vers la mauvaise direction, il sera la première victime et le bus finira dans le fossé.

À Argelès, le vent, le froid, la malnutrition, le manque d’hygiène, le sable humide, font que le petit frère Elios décède le 27 novembre 1939 d’un « choléra infantile », trois jours après son transfert à l’hôpital de Perpignan.
Ma grand-mère n’a eu que quelques minutes pour reconnaitre le corps mort de son fils, qu’elle ne reverra plus. Elle sera aussitôt ramenée au camp d’Argelès. S’en suivent des jours et des nuits de pleurs, de colère.
On n’a toujours pas retrouvé trace du corps d’Elios. Mais dans les archives de l’hôpital de Perpignan j’ai trouvé sa fiche personnelle d’entrée et sortie d’Elios Miron Abad. Son nom figure désormais sur une stèle à Argelès depuis 2018 :
https://www.lindependant.fr/2018/12/17/hommage-aux-enfants-morts-dans-le-camp-dargeles,5593461.php

Antonio, mon grand-père à été interné à Bram.
Il en sort quand des soldats français partis au front sont retenus prisonniers en Allemagne. Antonio trouve du travail en Eure-et-Loir, à Chêne-Chenu. Lors du regroupement familial il apprend la mort de son fils Elios.
Le jour de l’exode devant l’avancée des troupes allemandes le 16 juin 1940, ma grand-mère est tuée lors d’un bombardement allemand. Ma mère qui était avec elle est blessée, mais en sort indemne.
Il faut partir en urgence. Ma grand-mère est enterrée dans un trou de bombe en compagnie de deux soldats. Elle sera exhumée au retour de cet exode.
Aujourd’hui, au cimetière de Chêne-Chenu, seules les plaques portant les noms des militaires existent encore.
Dolores aura été indésirable jusqu’au bout, car sur la liste des Espagnols passés par le camp de la Houille blanche à Grenoble, ses enfants sont répertoriés dans les listes des présents, mais pas elle. Idem à Argelès, où on ne retrouve pas trace du passage de la famille. 

 Hormis cette photo en médaillon (fournie par Nardo Cedo) où on lit sur les visages tout le tragique de la situation -

Nardo Cedo Miron, décembre 2025

Additif des Giménologues du 21 décembre 2025.

Nardo a récemment été interwievé par France Inter dans le cadre d’une série d’émissions réalisées à Argelès avec les FFREEE et à Rivesaltes*, là où il y avait des camps de concentration pour « indésirables** » ouverts selon la volonté de l’Etat français. L’émission s’intitule  : « 50 ans après la mort de Franco, des descendants d’exilés républicains demandent la nationalité espagnole »
https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/une-semaine-dans-leurs-vies

* La directrice du Mémorial de Rivesaltes fait remarquer la chose suivante : « En février 1939, il y avait dans les PO plus de gens internés (près de 500 000) que de personnes y vivant (dans les 235 000) ». Lors des fortes pluies de janvier 1941, les familles des camps des plages inondés affluèrent au camp de Rivesaltes.
** https://gimenologues.org/spip.php?article411

Retour sur sur la table ronde à Grenoble du 29 novembre 2025.
14h40 – 15h10 :« La mémoire de l’exil des réfugiés espagnols à Grenoble »

Modération : Madame Elsa Osaba, fille de républicains espagnols, mémorialiste, Querella Argentina
Intervenants :
• Madame Fanny Salinas Arcas (famille internée à Grenoble)
• Monsieur Nardo Cedo (famille internée à Grenoble)
• Messieurs Hélios et Crisol Serrate (famille internée à Grenoble)
• Madame Myrtille Gonzalbo (fille de républicains espagnols, giménologue et autrice)
• Monsieur Luis Garrido Orozco (fils de républicains espagnols, ses apports ont
été essentiels pour l’étude du camp de Grenoble)
15h10 – 15h40 : Échange avec le public animé par Monsieur Joël Ruiz, fils de
républicains espagnols, auteur.

Après la cérémonie à la Tronche nous nous réunîmes dans une salle de la mairie de Grenoble, familles de réfugiés et invités.

Joel Ruiz, Crisol et Hélios Serrate et Nardo Cedo nous racontèrent avec animation et délicatesse ce qu’ils ont pu savoir ou comprendre de la tragédie que vécurent leurs familles, qui refirent leurs vie en France après avoir terriblement souffert au cours de leur exode forcé.

Ils insistèrent sur la combativité de ces personnes engagées en Espagne dans une lutte révolutionnaire. Loin de se soumettre , certaines se rebellèrent dans les camps, ou résistèrent à leur renvoi forcé vers leur pays devenu une prison, jonché de fosses communes - toujours pas ouvertes dans leur entièreté : il y a aujourd’hui encore en Espagne plus de 100 000 disparus.
Après les camps, contraintes à un exil qui allait durer, certaines se mobilisèrent pour fournir de l’aide aux persécutés dans l’Espagne franquiste, et relancer la lutte contre ce régime honni.

L’histoire de la famille de Nardo fournit une illustration de plus de ce que nous avancions dans nos premiers articles sur les Indésirables  : contrairement aux affirmations de l’historien B. Bennassar des réfugiés furent ramenés en Espagne contre leur gré.

Les Giménologues, 21 décembre 2025.