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Les Gimenologues
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Noms des 55 réfugiés espagnols morts en Isère en 1939
Trois interventions prononcées lors de la cérémonie à La Tronche

En médaillon une photo de la stèle érigée le 29 novembre 2025 où l’on peut lire les noms de 55 personnes dont 46 enfants morts au Palais de la Houille Blanche de Grenoble en 1939

Extrait de l’intervention de Léa Barril , doctorante en civilisation espagnole contemporaine
(Très instructive quant à la procédure qu’elle a suivi dans sa minutieuse enquête ) :

"Mesdames, Messieurs, chers invités, réunis aujourd’hui pour cette cérémonie.
Permettez-moi de commencer par ces mots de Philippe Barrière, Tal Bruttmann et Jean-Claude Duclos :
[..] les drames les plus noirs du 20e siècle sont notre histoire. À ce titre ils doivent être impérativement mémorisés par nous car sinon, si on les refoule dans une amnésie volontaire, on fait le choix de ne pas connaître l’histoire et l’on se fait les complices de ses crimes.1
Si nous sommes réunis aujourd’hui, c’est précisément pour refuser l’oubli.

Le 26 janvier 1939, Barcelone tombe. C’est le début de la Retirada : près de 450 000 Espagnols franchissent la frontière française face à la répression franquiste.
La gouvernement français dirigé par Edouard Daladier, laisse d’abord passer femmes, enfants et personnes âgées, puis blessés et militaires. Quelques jours plus tard, la frontière se referme.
En application du décret-loi du 12 novembre 1938, des camps d’internement sont installés partout en France.
En Isère, le préfet, Joseph Susini cherche des communes volontaires.
Vienne refuse.
Saint-Marcellin refuse.
Grenoble accepte.
Le maire, Paul Cocat, propose le Grand Palais de la Houille Blanche dans le parc Paul-Mistral.

Le 2 février 1939, le premier train de réfugiés —femmes, enfants et personnes âgées — arrive à Grenoble. Le 18 février, la ville en compte 2549, dont 250 enfants venus sans leurs parents, encadrés par des colonies espagnoles.
Le service sanitaire est mis en place le 3 février. Dès le lendemain, une quarantaine est imposée pour seize jours. Quatre médecins se relaient.
Deux permanences médicales ont lieu à 10 h et 16 h. En dehors de ces horaires, aucune consultation n’est possible. Le préfet refuse l’accès aux organismes d’aide d’urgence.
Les maladies se propagent. Les cas les plus graves sont envoyés ici, à La Tronche, à l’hôpital civil,
saturé.
Le 27 février, 301 réfugiés sont hospitalisés.
L’évacuation des matières fécales se complique, les égouts du Palais sont
bouchés, les eaux usées stagnent et l’air devient nauséabond. L’insalubrité, le froid, la malnutrition et l’épuisement : tout concourt à aggraver leur état.
Une mobilisation locale se met rapidement en place pour leur venir en aide. Mais la quarantaine retarde l’entrée des dons.

Entre le 13 février et le 16 juillet 1939, 55 réfugiés trouvent la mort à La Tronche, dont 45 enfants.
Faute de place à l’hôpital civil, certains décèdent à l’asile des vieillards ou au sanatorium de La Tronche. Ils sont initialement inhumés dans le carré commun du cimetière du Petit Sablon pour une durée d’environ cinq ans. Au terme de ce délai, les corps sont exhumés et transférés dans l’ossuaire.
Pendant des décennies, la mémoire des 55 réfugiés espagnols morts en exil à La Tronche est enfouie, perdue entre archives muettes et sépulture silencieuse.
En mai 2025, en consultant un article de presse conservé aux archives, une phrase retient mon attention et met fin à cet oubli : « Chacun peut contrôler cette liste officielle au cimetière du Sablon » Ma première hypothèse est le cimetière du Grand Sablon. Je contacte la mairie de Grenoble et consulte le registre des décès correspondant.
Un seul ? Sur 2 549 internés, dans un contexte sanitaire extrêmement fragile ?
Cette incohérence m’alerte immédiatement.
Je poursuis donc mes recherches. En interrogeant le personnel des cimetières de Grenoble, j’apprends que le Grand Sablon n’existait pas encore au moment des décès des réfugiés.
De retour aux archives, je reprends l’investigation là où les traces se brouillent.
Document après document, une seconde hypothèse s’impose : et si ces réfugiés étaient morts à l’hôpital ?
Je me rends au cimetière de La Tronche pour chercher leurs tombes. Au portail, je lis  : «  Cimetière du Petit Sablon  » ! Les registres me l’avaient laissé supposer : ils reposent ici. Mais aucune sépulture n’est identifiable.
Je contacte la mairie de La Tronche. Monsieur le Maire me reçoit sans délai. Sensible au devoir de mémoire, il m’écoute, consulte les documents que je lui présente, puis me confirme que les réfugiés espagnols reposent bien au Petit Sablon.
Je lui soumets l’idée d’apposer une plaque ; il l’approuve aussitôt et met à disposition un espace dans le cimetière.

À partir de là commence une enquête minutieuse.
Je consulte les registres de décès de l’hôpital, de l’asile et du sanatorium aux archives départementales. Je les compare aux registres d’inhumation et d’état civil de La Tronche.
J’en profite pour remercier Monsieur le Maire, le personnel de l’état-civil et tout particulièrement Monsieur Grangé. J’élargis ma recherche : je parcours également les archives de plusieurs cimetières de l’agglomération grenobloise.
Au terme de ce patient travail, je peux l’affirmer avec certitude : Ils sont 56. 55 reposent au Petit Sablon.
Reste un dernier obstacle : les noms et prénoms. Presque tous francisés dans les registres, parfois altérés dans la presse et souvent incomplets. J’entreprends alors un travail délicat mais
indispensable pour redonner aux défunts ce qu’on leur avait retiré : leur identité. Je retourne aux archives, j’explore les rapports préfectoraux, les lettres du ministère de l’Intérieur, les dossiers des comités d’aide d’urgence et la presse locale. Je croise ces données et je reconstitue le contexte politique et social de l’époque.
Parallèlement, j’organise la cérémonie d’hommage et diffuse l’annonce de sa tenue dans l’espoir de retrouver des descendants. Je recueille leurs témoignages, je confronte leur mémoire à l’histoire que je reconstruis.
D’autres documents me parviennent, émanant des descendants, de nouvelles pistes s’ouvrent. Je lis, je compare, je rédige puis je synthétise l’ensemble sur une plaque commémorative.
Après des mois de travail, nous passons aujourd’hui de la recherche à l’hommage, grâce à Monsieur le Maire de La Tronche, à l’Université Grenoble Alpes, ainsi qu’au généreux financement des éléments mémoriels par l’ambassade d’Espagne à Paris et par les loges de Voiron et de Grenoble Grand Orient de France. Je vous adresse mes plus sincères remerciements. J’exprime également ma profonde gratitude aux personnalités officielles françaises et espagnoles, dont la présence confère à cette cérémonie sa solennité et honore la mémoire des 55 réfugiés espagnols morts en exil.

50 ans après la mort du dictateur Franco, 80 ans après la Libération de la France, nous inaugurons une plaque, plantons un chêne vert — comme ceux des paysages de leur Espagne natale— et aménageons un lieu de recueillement, qui fleurira chaque printemps, en hommage aux 55 réfugiés espagnols morts à La Tronche.

Merci d’être là.
Pour celles et ceux qui ont traversé la frontière en laissant tout derrière eux.
Pour les enfants qui n’ont pas survécu.
Pour les familles qui ont espéré, attendu, écrit, sans jamais savoir.
Aujourd’hui, Nous les nommons.
Nous les reconnaissons.
Pour qu’ils vivent dans notre mémoire,
Pour qu’ils éclairent notre présent."

Note 1 : Philippe Barrière, Tal Bruttmann, Jean-Claude Duclos, et al., 1939- 1945. L’Isère en Résistance  : l’espace et l’histoire, Le Dauphiné libéré, Maestro, Saint-Ismier (38), 2005, p. 182.

Extrait de l’intervention de Marc Santarini au nom des loges de Grenoble et de Voiron, Grand Orient De France .
(Nous sommes très touchés par la mention dans ce discours du parcours du libertaire Joaquin Delgado que notre ami Hélios Penalver avait bien connu à Grenoble).

"Hommage aux réfugiés espagnols de la guerre civile à Grenoble.
Dans les premières années sombres du début du franquisme, marqué par la guerre civile en Espagne, soit de 1936 à 1939, des milliers d’hommes, femmes et enfants traversèrent les Pyrénées, pour un exil à la fois douloureux et porté par la flamme indestructible de la liberté, vers la France.
Grenoble qui a toujours été une ville ouvrière, intellectuelle et surtout humaniste, fut l’une de leurs destinations et, parmi les acteurs de leur accueil, les membres des loges maçonniques grenobloises, fidèles à leur idéal de fraternité universelle, de solidarité, de justice et de liberté de conscience, jouèrent un rôle discret mais décisif. Par leurs réseaux elles purent offrir abri, nourriture et travail ou un peu de chaleur à bien de ces républicains animés eux aussi par un idéal de progrès social, d’émancipation et d’une humanité unie face à la barbarie. Plusieurs purent ainsi s’intégrer et rejoignirent par la suite les réseaux de la résistance, unis dans un même combat contre la dictature et l’oppression.
C’est l’une des raisons de la participation active et financière des loges de Grenoble et de Voiron à l’hommage de ce jour, mais pas seulement.

Parmi les enfants de ces exilés, un certain Joachim Delgado occupe une place particulière dans la mémoire grenobloise. Arrivé avec sa famille républicaine après la défaite de 1939. Il grandit à Grenoble, s’y forma et participa à la vie intellectuelle et militante des milieux humanistes de la ville. Militant de la Fédération ibérique des jeunesses libertaires (FIJL), il refusa toujours de se résigner face à la dictature franquiste. Initié en 1960 à la loge grenobloise Les Apprentis Éternels du Grand Orient de France, il poursuivit son combat humaniste.
En 1963, il retourna clandestinement en Espagne pour agir contre le régime franquiste. Arrêté à Madrid en juillet, il fut accusé à tort de certains attentats, condamné à mort et garroté le 17 août 1963, à l’âge de vingt-neuf ans. Une loge de Grenoble porta son nom jusque très récemment."

Intervention de Joël RUIZ au Cimetière de la Tronche le 29 novembre 2025

Monsieur le Maire, madame (ou Monsieur) représentant l’ambassade d’Espagne, mesdames et messieurs les dignitaires en vos grades et fonctions, chère Léa, mesdames messieurs des familles, et vous tous ici présents,
Nous sommes à vos côtés, Marc et moi-même, car nous avons soutenu ce projet qui vise à sortir de l’oubli cet ossuaire et aussi, parce que, en ce qui me concerne personnellement, je suis à la croisée de deux histoires.
Ces deux histoires sont les suivantes : Je suis fils de républicain espagnol *et je suis un enfant de la veuve, c’est-à-dire un franc-maçon.
Nous sommes tous les enfants d’une mémoire : celle de nos parents, celle de notre terre, celle de nos engagements. La mémoire de notre passé commun nous est essentielle. Mais la mémoire du pire, ce pire que les totalitarismes du XXe siècle ont enfanté, est encore plus essentielle. Cette mémoire est une des garanties que ce pire ne se reproduise pas. Les peuples qui oublient leur histoire dit-on sont condamnés à la voir se répéter.
L’Espagne franquiste (dont le dictateur est mort dans son lit il y a seulement 50 ans) est à la croisée de deux persécutions, dont je veux témoigner : celle contre les républicains espagnols c’est à dire les soi-disant rouges et celle contre les francs-maçons espagnols. 
Les deux, rouges et maçons, qui en général se confondent, ont été les boucs émissaires du régime au prétexte d’un « Espagnolisme » soi-disant éternel, d’une restauration imaginaire d’un passé impérial, mais en réalité d’un ordre social qui en fait n’était qu’un arbitraire.
Les deux, rouges et maçons, n’ont fait qu’un dans la lutte pour la démocratie et contre l’ennemi franquiste, puis dans la défaite, dans l’exil et ensuite dans l’oubli.
Certes nous sommes devant une sépulture qui a accueilli des corps d’enfants et d’anciens qui n’étaient personnellement ni rouges ni francs-maçons. C’étaient simplement les victimes des conséquences de ces persécutions et du déferlement de violence que le peuple espagnol a subi.
Mais en plus des persécutions en Espagne, la France a ajouté à tout cela. Elle a ajouté, en guise d’accueil fraternel, sa méfiance devant ces étrangers indésirables, ainsi que l’enfermement, les camps, les mauvais traitements et ensuite l’indifférence.

Pourquoi toutes ces persécutions, pourquoi toutes ces violences ? 
Parce que les républicains espagnols et les francs-maçons avaient la même idée de la liberté, de l’égalité et de la fraternité… ! Et que c’est pour ces idées-là qu’ils ont été persécutés… ! 
Et que ces idées-là font la démocratie et j’ajoute font une société éclairée… ! 
Que ce soit mon père ou mes frères en maçonnerie, ils ont défendu cette conviction qu’il faut se grandir soi-même notamment par l’éducation pour prétendre faire grandir le monde.
Se grandir c’est aussi agir dans le respect de l’autre, le souci de la justice, la croyance que l’humanité peut être meilleure et plus éclairée.
Se grandir, c’est à dire se civiliser, c’est aussi combattre la peur de l’autre et par conséquent les abus de la force. 
Se civiliser est une école de courage, qui apprend aux hommes à maîtriser leurs terreurs, imaginaires ou réelles ; et, en les rendant mieux maîtres d’eux-mêmes, à les conduire à ne pas faire subir à autrui ce que l’on n’en veut pas subir soi-même
C’est une éducation à la civilité toujours à recommencer, parce que parfois la folie des sociétés humaines fait sombrer le progrès humain.
 
Cet ossuaire est l’horrible témoin de tout cela. Nous ne pouvons pas l’oublier.
C’est même notre devoir ! Et il n’est jamais trop tard pour cela même après tant d’années.
Cette sépulture été ensevelie par le temps et le silence mais elle est le fruit de la force dévoyée en Espagne et de la méfiance en France.
Nous savons qu’il y a eu un traumatisme collectif dans nos familles. Il a été caché par le silence des victimes puis par l’immensité des horreurs qui vont suivre la seconde guerre mondiale. Mais ensuite, Il n’y a pas eu de justice restauratrice pour ces républicains et leurs familles. 
Alors au moins qu’il n’y ait point l’effacement et le néant !
(...)
Merci à vous et merci pour l’engagement de tous dans cette lutte contre l’oubli et pour la dignité.

Note *des Giménologues : nous rappelons que Joël Ruiz a écrit un beau livre sur son père et ses compagnons anarchistes de Villeurbanne : Des anarchistes face au franquisme : https://gimenologues.org/spip.php?article1034
Désormais traduit en espagnol :
JÖEL RUIZ
EL DIARIO DE GUERRA ESCONDIDO DE MI PADRE : NOTAS, SILENCIOS Y MISTERIOS
Editorial Círculo Rojo, 2024

Les Giménologues , 11 décembre 2025.