Fils et Filles de Républicains Espagnols et Enfants de l’Exode
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Le vendredi 14 novembre 2025 soirée culturelle sur la collectivisation
en 1936 en Espagne avec la projection du film « El Negret » en présence
du Jean-Paul Roig à 18 h 00 au cinéma Jean Jaurès à Argelès-sur-Mer
Suivie d’une conférence sur le communisme libertaire en Aragon de Myrtille et Jacquie, giménologues, accompagnées par Amapola de la CNT de Perpignan, à 20 h à la salle du 14 juillet à Argelès-sur-Mer. Amapola nous parlera du village d’Alcorisa (provincia de Teruel) où vécurent ses parents.
Source de la photo sur Alcorisa : David Alloza Gracia, Alban Sanz Patrick Claude. 2024.
Voir dans notre rubrique "Indésirables" les lettres de Marcelino Sanz, alcorisano qui a péri à Mauthausen : https://gimenologues.org/spip.php?article1169
Témoignage d’Amapola Gracia le 14 novembre 2025 à Argelès sur Mer lors de la soirée « La Collectivisation en 1936 en Espagne » organisée par FFREEE.
A Alcorisa, le village natal de mes parents de 4000 habitants, dans la province de Teruel (« Bajo Aragón »), le 18 juillet 1936, le gouverneur sans aucune concertation,, déclare le « Bajo Aragón » sous domination fasciste.
Pourtant il n’y avait pas beaucoup de fascistes dans la contrée, bien au contraire ce soulèvement fasciste contre la République était pressenti, appréhendé par la population qui s’y préparait.
Dès l’annonce du gouverneur, 200 hommes quittent Alcorisa, la plupart étaient des militants de la CNT, parmi eux mon père Manuel Gracia Villanova. D’autres se revendiquaient de la Izquierda Républicana, et parmi eux mon grand-père maternel, Raimundo Vicente. Ils quittent Alcorisa pour se réfugier dans les montagnes du côté de Morella (en zone républicaine) et organiser la résistance.
Très vite, d’autres hommes arrivent des alentours et se regroupent, s’organisent, rassemblent des armes, des carabines, des fusils de chasse, un Mauser, une douzaine de camions qu’ils blindent eux- mêmes avec des tôles. Ils finissent par être 500.
Ils savent qu’à Barcelone les putchistes sont en échec. Ils savent que les Pays du Levant, limitrophes, avec une grosse ville comme Valencia, sont restés fidèles à la République. Tout ça leur donne du courage et ils décident de descendre de leur montagne et d’aller libérer leur village.
Ce n’est pas l’Armée Républicaine qui libèrera Aguaviva, Alcorisa ... mais cette colonne improvisée qu’ils baptiseront « La Columna Morella » constituée d’ouvriers et de paysans en espadrilles et avec de vieux fusils de chasse : c’est le peuple en armes. Ils libèrent Aguaviva, Alcorisa sans pratiquement aucun combat : à l’arrivée de la colonne dans le village, les fascistes, et certains gros propriétaires s’enfuient vers Teruel, Zaragoza …
Par la suite, oui ça se corsera ; il y aura des escarmouches, des combats, des blessés et des morts.
Sur la route, à un croisement, ils rencontreront « la Colonne Ortiz », colonne confédérale mieux organisée et mieux armée. La colonne Morella intègrera la Colonne Ortiz, qui plus tard avec la militarisation deviendra la 118 ème Brigade (25ème Division).
Donc Alcorisa est restée très peu sous domination fasciste, 8 à 10 jours (d’après Gaston Leval 8 jours et d’après Miguel Lamiel 10 jours). Alcorisa libérée, l’une des premières choses qui est faite est de constituer un Comité Révolutionnaire. Ce comité va rassembler la population sur la place du village pour exposer le besoin d’organiser la vie, l’économie, sur des bases collectivistes.
• Tous les moyens de production et de consommation seront mis en commun.
• Un principe est proclamé « Même droits et même devoirs pour tous ».
• L’argent est aboli.
• Toutes les terres sont mises en commun et seront travaillées collectivement. Le domaine agricole est divisé en une vingtaine de secteurs, et des équipes se constituent pour chaque secteur avec un délégué. Ma mère, Manuela Gracia Vicente intègrera une équipe aux champs et participera à la cueillette des olives et au travail du pressoir pour l’huile. Mon grand père paternel Manuel Gracia Sancho qui était surtout un paysan sans terre et sans idéologie - je dis surtout car pendant la saison morte il était aussi tailleur de pierre, et il avait participé à la construction del pantano (le barrage). Il intègrera une équipe, s’adaptera très bien à cette façon collective de travailler, et appréciera les nouveaux horaires, lui qui avait connu le « de sol a sol » (travail du lever jusqu’au coucher du soleil).
• Par rapport à la consommation « Chacun consommerait ce dont il avait besoin », à l’exception de quelques denrées rares comme la viande qui était rationnée. Mais pour éviter des abus, on organise la distribution : des cartes de ravitaillement sont données à chaque collectiviste avec un nombre de points.
• Un petit Hôpital est ouvert, un salon de coiffure, un barbier, tous gratuits : en général les services étaient gratuits. On ouvre aussi un atelier de couture, où l’une de mes tantes Amparo Oliveros y travaillait en tant que tailleur. Mon grand père paternel Manuel Gracia Sancho étrennera son premier et unique costume pendant la Collectivité.
• S’ouvre encore une fabrique de « Javel et Savons » qui alimentera toute la comarca, ainsi qu’un atelier de fabrication de chaussures.
• Une fabrique de charcuterie alimentera tout le village et plus puisque une partie de la production sera envoyée aux miliciens du Front de Teruel.
Le niveau de vie dans le village s’améliore.
Dans ses écrits José Peirats fait état de 3700 collectivistes à Alcorisa..
Au niveau culturel, la Collectivité a transformé l’église en cinéma, on était à l’époque du cinéma muet et à Alcorisa on inaugure le cinéma sonore et gratuit.
Au niveau des mœurs, on ne déclarait plus les mariages devant un curé ou un maire, comme autrefois, on pratiquait l’Union Libre. Mes parents se sont unis à Alcorisa et n’ont jamais été mariés.
Au niveau Education ce fut un avocat, Jaime Segovia qui organisa le secteur et s’impliqua comme instituteur. originaire d’une famille très aisée il donna en usufruit tous ses biens à la Collectivité, dont il rédigera les statuts
Beaucoup d’instituteurs furent recrutés comme ma tante Flor Soler Vicente qui s’improvisa comme institutrice à l’école maternelle d’Alcorisa. C’est à cette époque qu’elle sera interviewée par Gaston Leval qui faisait une tournée dans les Collectivités aragonaises.
Un des couvents d’Alcorisa fut transformé en école.
On introduisit la mixité à l’école. 600 enfants seront scolarisés pendant la Collectivité.
A propos des couvents, une délégation de collectivistes s’y rendit pour dire aux religieuses que dorénavant s’en était fini de la religion, et que dans la Collectivité il n’y avait que des travailleurs et des travailleuses. Donc elles avaient deux alternatives : soit elles s’intégraient dans les ateliers ou dans une équipe aux champs, et elles auraient les mêmes droits et devoirs que toutes les autres femmes de la Collectivité, soit elles quittaient Alcorisa. Le lendemain matin un groupe de religieuses se regroupa à la gare routière et quitta Alcorisa. Mais une autre moitié resta au village et intégra la Collectivité ; ma mère nous disait que certaines d’entre- elles s’étaient mises à vivre avec des militants de la CNT. Faut dire que pour beaucoup d’entre elles, la religion n’était pas une vocation, ce n’était pas un choix ; il y avait une telle pauvreté que souvent les dernières filles d’une fratrie étaient poussées à rentrer au couvent, faisant ainsi des bouches en moins à nourrir.
Sinon dans la comarca du « Bajo Aragón » il y avait de nombreux villages qui pratiquaient des échanges, souvent sous la forme de troc. Afin de mieux organiser ces échanges en février 1937 se tient à Caspe le Congrès régional des Collectivités. Ce sera le compagnon Miguel Lamiel qui représentera Alcorisa : il fera partie de la commission de rédaction de ce Congrès et participera à la rédaction des statuts de la Fédération. Il y eut presque 500 délégués à ce Congrès.
Mais au fil du temps des réactions et des mécontentements s’exprimèrent, entretenus par la bourgeoisie et encouragés par le Parti Communiste qui recommandait aux paysans de ne pas entrer dans les Collectivités, poussait les petits propriétaires à s’y opposer, et à les combattre par tous les moyens.
Pour mémoire ce Congrès de l’UGT catalane le 23 janvier 1937 où Victor Colome, dirigeant communiste, intervenait à une tribune décorée d’une banderole qui disait « MENOS ENSAYOS COLECTIVISTAS Y MAS PRODUCTOS ! » (Moins d’expériences collectivistes et plus de production) slogan qui illustrait déjà ce qui allait être dit dans ce congrès.
En fait le Parti Communiste ne voit pas d’un bon œil cette révolution qui lui échappe, et il ne perd aucune occasion de saboter l’enthousiasme collectiviste en prônant « D’ABORD GAGNER LA GUERRE ! ».
C’est à cette époque là qu’apparaît un PC à Alcorisa, jusqu’alors il n’y avait eu comme forces organisées de gauche que la « Izquierda Républicana » et la CNT.
Un jour arrivent à Alcorisa trois tanks, c’est la Division Lister, quand des femmes étonnées s’approchent pour leur signaler que la ligne du front était bien plus loin, et que ces tanks seraient plus utiles là-bas, les hommes de Lister répondirent :« Nous avons des ordres et nous venons chercher ces fascistes de la CNT ». C’était l’incompréhension totale parmi la population quand effectivement ils arrêteront les deux ou trois délégués qu’ils se trouvaient à la Mairie, et ils les jetteront en prison.
Il faudra une forte mobilisation de la population pour les en sortir.
La Collectivité sera désorganisée, paralysée par toutes ces tensions. Par la suite, quand le ministre de l’Agriculture légalisera et réorganisera les collectivités à son goût, ce ne sera plus pareil, l’enthousiasme des collectivistes aura été affecté, ils n’étaient plus acteurs de leur Histoire.
Le Front de Teruel recule.
En mars 1938, face à l’avancée des forces fascistes, les populations se déplacent vers Valencia. Un tiers de celle d’Alcorisa évacue le village. Avant de partir ma mère ira voir mon grand-père paternel pour lui dire qu’il ne faut pas rester là, qu’il va y avoir beaucoup de répressio. Mais il lui répond « qu’il n’a pas pris les armes lui, et qu’il ne risque rien » ; ce à quoi ma mère lui rétorque « mais nous avons collectivisé la terre, pour les fascistes c’est le pire crime que nous puissions faire ». Elle n’arrivera pas à le convaincre.
Ma mère, certaines de mes tantes, mon grand-père maternel s’enfuient donc vers Valencia puis vers Barcelone.
Quand les franquistes rentrent dans le village 300 à 400 personnes sont arrêtées … parmi eux mon grand-père paternel, Manuel Gracia Sancho ; il sera fusillé sans procès.
Parmi les nombreuses arrestations celle aussi de Jaime Segovia, qui n’avait pas non plus voulu partir, qui avait tout consacré à cette collectivité. Il sera torturé pendant six mois et fusillé en 1945.
Les forces fascistes continuent d’avancer, mon père nous racontera qu’au front circulait la rumeur quil fallait se diriger vers Alicante, où des bateaux français les accueilleraient via la France.
La foule se concentre sur la zone portuaire. Mais ce fut une énorme souricière, les bateaux français ne sont jamais arrivés, ils se sont retrouvés cernés par les forces italiennes et les canons franquistes. Cette foule sera dirigée au camp de concentration d’Albatera.
Mon père a réussi à s’évader de ce camp avec un copain surnommé « El Justicia ». Leur évasion est évoquée dans « Les Mémoires » de mon oncle Paco Soler publié aux éditions « Le Coquelicot ». Lui-même était interné dans ce camp. En fait chaque jour une boîte de sardines était distribuée à chaque prisonnier, et des équipes de nettoyage constituées de prisonniers devaient ramasser toutes ces boîtes dans des grands sacs et, escortées par des gardes armés, les jeter hors du camp dans un ravin. Lors d’une de ces opérations mon père et son copain « El Justicia » se sont jetés dans le ravin avec les boîtes.
Mon père passera en France par Prats de Mollo et sera interné au camp d’Argelès, puis transféré à St Cyprien, doù il sera exfiltré grâce au dispositif d’Aymare, ainsi que mon oncle José Vicente. En fait le Mouvement Libertaire Espagnol avait acquis Aymare, une propriété de 120 ha dans le Lot. C’était un vieux château à moitié en ruine mais entouré de granges et de bergeries et de terres cultivables. Les socialistes et les communistes avaient des organisations-relais puissantes en France, ce qui n’était pas le cas des libertaires qui par ailleurs étaient classés comme éléments dangereux par les autorités. Donc Aymare a été une véritable « pompe d’extraction » pour sortir les anarcho-syndicalistes des camps.
Ma mère passera en France par le Perthus avec une copine Elisa Ayora, et elles atterriront au camp d’Argelès. Plus tard, ma tante Flor arrivera aussi au camp d’Argelès avec son petit garçon « Renacer », né pendant la Collectivité d’Alcorisa.
Ma tante Amparo Oliveros, je ne sais pas par où elle est passée, mais je sais qu’elle a atterri au camp de Rivesaltes. Mon grand-père maternel, Raimundo Vicente, je ne sais pas non plus par où il est passé, mais il a réussi à rejoindre ses filles dans le Lot, puis il les suivra à Perpignan où il y mourra de veillesse, en exil en 1951.
Ils sont tous morts en exil. Pour eux, Franco est mort trop tard, ils avaient fait trop de racines en France, néanmoins ils ont vécu toute leur vie avec la nostalgie de leur village natal et de la révolution de 36.