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Les Gimenologues
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Deux articles sur la mort de Durruti
de l’historien aragonais Roberto Martínez Catalán

Nous sommes en contact depuis quelques années avec Roberto Martínez Catalán, licencié en Histoire de l’Université de Zaragoza. Il a écrit des articles sur l’Enseignement, puis s’est intéressé à « La organización armada anarquista, debates y propuestas durante la II república (1) ». Il a par ailleurs publié un petit essai joliment illustré par Laura Cazo En el comienzo. Un antotelógico.
Dans le cadre de son travail universitaire, il a entrepris des recherches sur la colonne Durruti qui ont abouti en 2019 à la parution d’un ouvrage Rumbo a Zaragoza. Crónica de la Columna Durruti, aux ed. Rasmia. Les éditions du Coquelicot de Toulouse ont publié la version française en janvier 2024 : Destination Saragosse. Chronique de la Colonne Durruti.

Pour les mordus de la question, nous évoquons aujourd’hui ses deux articles récemment parus dans la revue Historia Digital, consacrés à la mort de Durruti(2).

Le premier article de janvier 2024, est intitulé «  Algo más sobre la muerte de Buenaventura Durruti : la hipótesis del disparo por la espalda a la luz de la disciplina forense » (3).
Roberto revient sur l’hypothèse d’un tir dans le dos en liaison avec le témoignage d’Antonio Ortiz, sa principale source d’information, que nous rappelons ici :
Antonio Ortiz rend visite à Emilienne Morin, la compagne de Durruti. La rencontre eut lieu à Paris au cours de l’été 1939. Mimi lui montra la veste de son compagnon. Ortiz la décrit ainsi :

"La balle entra par derrière et cela se voyait au trou propre sur la veste, tandis que par devant le trou plus grand présentait la déchirure typique d’une sortie de balle.(4)
La balle qui faucha la vie de de Durruti entra à la hauteur de l’omoplate gauche, et sortit près des fausses cotes. Alors ? Un tir accidentel peut avoir une trajectoire horizontale ou de bas en haut, mais jamais de haut en bas et par derrière". (5)

« On remarque, et ici réside la question-clé, que pour Ortiz l’entrée de la balle se produisit par derrière parce que le trou de la veste présentait par devant une déchirure plus grande », note Roberto.

Son étude porte sur l’impact d’un tir à très courte distance sur les vêtements portés par la victime en l’occurrence ici, la veste en cuir ou cuero de Durruti. Roberto rappelle qu’effectivement le trou de sortie d’une balle est généralement d’une taille supérieure à celui de l’entrée, les vêtements présentant des bords déchirés vers l’extérieur. Mais une exception existe dans le cas d’un tir à une très courte distance. Les gaz expulsés par le canon de l’arme pénètrent dans le vêtement par le passage laissé par le trou de la balle, et provoquent une déchirure de l’intérieur vers l’extérieur en forme de croix. Le terme utilisé est « Effilochage en forme de croix » dit « de Nerio Rojas », du nom d’un psychiatre et médecin légiste argentin.
Rojas étudia en 1929 l’impact des tirs par armes à feu sur les vêtements. Dans une zone comprise entre zéro et quinze centimètres, les tissus sont déchirés vers l’extérieur sous la forme d’une croix. La déchirure du vêtement serait causée par le rebond des gaz générés par la combustion lors du tir. Ici, il pourrait s’agir des cotes de la cage thoracique offrant une résistance au passage de ces gaz, déchirant le tissu en forme de croix tout en laissant des bords irréguliers et tournés vers l’extérieur. Les bords présentent aussi des traces de brûlures dues aux gaz chauds et à la flamme de la poudre qui prend feu. S’échappant de l’arme au moment du tir, on trouve des traces de fumées et des résidus sous forme de grains de poudre non brûlée.
Ainsi dans le cas d’un tir à bout portant, immanquablement l’orifice d’entrée du projectile sur le tissu se trouve déchiré en forme de croix, conclut Roberto. Et de son point de vue, Ortiz jeta un coup d’œil rapide à la veste, et la couleur foncée du cuir ne lui permit pas de voir les traces de brûlures présentes sur le devant. Il aurait ainsi confondu la sortie de la balle avec l’entrée.

L’auteur termine l’article sur ces considérations :
« En conclusion, tous les témoins de poids se basant sur des faits objectifs notent que le tir s’est produit à très courte distance et par devant. Sur d’autres aspects, la mort de Buenaventura Durruti reste un cas ouvert, mais, sur le cas présent [tir par devant], je considère qu’il est clos. »

Nous avons échangé avec Roberto sur son hypothèse, qui apporte de fait un élément nouveau. Mais il nous paraît difficile de considérer que l’examen de la veste par Ortiz fut bâclé, et de conclure que la question est close. Peut-être que l’examen de la veste que portait Durruti ce jour-là pourrait permettre de trancher le débat, et nous la cherchons.
Ce point précis fait partie de nos dernières investigations en cours (6).

La démonstration de Roberto aborde dans l’article suivant la question de l’auteur du coup de feu mortel, et celle de savoir s’il s’agit d’un accident ou d’un acte délibéré.

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Son deuxième article a été publié dans Historia Digital en juillet 2025 : « Algo más sobre la muerte de Buenaventura Durruti (II) : Manzana y la incógnita del disparo a propósito o por accidente »(7). Nous reproduisons le résumé qui se trouve en introduction :

"Cet article est le deuxième d’une série qui vise à faire la lumière sur la mort de Buenaventura Durruti. À partir des dernières informations indiquant que le coup de feu qui lui a coûté la vie provenait du naranjero que portait Manzana, son conseiller militaire, l’article tente d’établir s’il s’agissait d’un acte intentionnel ou non, d’un assassinat ou d’un accident. Pour ce faire, outre différents indices, il analyse essentiellement l’attitude et les derniers mots du principal témoin et concerné : Durruti lui-même".

Après avoir récapitulé les témoignages des médecins et de témoins ou les analyses de certains commentateurs sur le sujet - Diego Abad de Santillán, Jesús Arnal, Ramón García López, Ricardo Rionda, Emilienne Morin, Joan Llarch, Abel Paz, Antonio Bonilla, Cesar M. Lorenzo, Cipriano Mera, les Giménologues, Juan Heredia, Roberto estime « qu’en ce qui concerne ce débat, un aspect qui, à mon avis, n’a pas été pris en compte est le témoignage de la personne la plus concernée et du témoin principal, à savoir Durruti lui-même ». Il rappelle que Durruti agonisa pendant plusieurs heures, avec des moments de conscience et de semi-conscience, et que les quelques mots qu’il prononça, recueillis par ses médecins, étaient exempts « d’acrimonie ou de rancœur vis-à-vis de son état ; de rage, de soupçon ou d’avertissement contre l’auteur du tir. »
À partir de là Roberto conclut que « Durruti ne suspectait pas Manzana, son conseiller militaire de confiance de l’avoir assassiné. » Il précise :
« Ce que je veux dire, c’est que cela ne ressemble en aucun cas à l’attitude ou aux paroles de quelqu’un qui soupçonnerait avoir été mortellement blessé par traîtrise. J’en déduis que Durruti a nécessairement perçu le coup de feu comme involontaire, fruit d’un accident ».

Roberto penche donc pour un accident impliquant le sergent Manzana qui accompagnait Durruti le 19 novembre 1936 sur le front de Madrid. De fait, quasiment tous les témoignages convergent sur la responsabilité de l’unique personne qui était dans la voiture avec Durruti, en plus du chauffeur.
Roberto considère toutefois que « cette explication ne met pas un point final au mystère entourant la mort de Durruti. De nouveaux éléments peuvent encore apparaître, qui renforceraient ou contrediraient cette hypothèse. Le débat n’est pas clos quant à savoir si le tir fut prémédité et maquillé en accident ; mais dans ce cas, Manzana aurait été si habile et rusé qu’il aurait trompé la plupart des témoins, les leaders anarchistes connaissant l’affaire, et surtout, Durruti lui-même. Bien sûr, comme je l’ai indiqué, son attitude et ses dernières paroles permettent de conclure qu’il ne se doutait pas qu’il avait été assassiné par Manzana, son conseiller militaire de confiance. »

Juan Heredia et les Giménologues, le 28 août 2025

Notes
1 Article paru dans Germinal, Revista de estudios libertarios, n° 12, 2014, réactualisé en janvier 2025 :https://serhistorico.net/2025/01/29/la-organizacion-armada-anarquista-debates-y-propuestas-durante-la-ii-republica-espanola/
2 Historia Digital, XXIV, 43, (2024). [doc joint]
3 « Quelque chose de plus sur la mort de Buenaventura Durruti : l’hypothèse du tir dans le dos envisagée sous l’angle de la médecine légale. »
4 In Marquez Rodriguez, José Manuel Gallardo Romero, Juan José : Ortiz. General sin dios ni amo, Editorial Hacer, Barcelona,1999, p. 288. Cet ouvrage a également été publié en français aux éditions du Coquelicot en 2020.
5 Et Ortiz ajouta : « Emilienne Morin doit être toujours là. […] Demande-lui de te laisser voir la veste de Durruti, je crois qu’elle la conserve comme une relique, et des doutes te viendront en tête ». In lettre d’Antonio Ortiz à Antonio Téllez, le 24 mai 1978 (http://gimenologues.org/IMG/pdf/anexo-durruti-en-el-laberintow.pdf)
Nous rappelons pour notre part qu’Ortiz ajouta : « On parle d’une balle de 9 mm. (Comment la balle a été récupérée, si la blessure avait une entrée et une sortie avec des déchirures ?). Les médecins parlent dans leur rapport de taches de poudre sur la chemise. Et la veste, quoi ?... La trajectoire de la balle était de haut en bas et en diagonale. » In lettre de Ortiz à Téllez, le 21 août 1978 (Ibid.)
6 Voir notre dernier article rendant compte des « Nouvelles investigations sur la mort de Durruti et les circonstances de sa venue à Madrid » : https://gimenologues.org/spip.php?article861.
7 « Quelques informations supplémentaires sur la mort de Buenaventura Durruti (II). Manzana et la question de savoir si le coup de feu était intentionnel ou accidentel » In Historia Digital, XXV, 46, (2025). [doc joint]