Aujourd’hui, nous allons suivre des entreprises, certaines fictives et d’autres non, des hôtels, des bases de guérilla, des bureaux de change et d’autres choses du même genre : https://www.elsaltodiario.com/ni-cautivos-ni-desarmados
Bonjour à tous, nous revoilà, et comme dit le mois dernier, nous continuons à nous intéresser à la clandestinité libertaire en France.
Après avoir parlé des équipes de contrefacteurs, de l’acquisition, du stockage et du transit des armes, nous nous intéressons aujourd’hui à l’infrastructure juridique, économique et de soutien aux activités subversives. Il sera question de la manière de blanchir une partie de l’argent obtenu, que ce soit par la contrefaçon ou les vols, de la cache d’une partie des armes avant de quitter la France, de comment les déplacer d’un endroit à l’autre, de savoir au nom de qui mettre les choses, et de la façon de passer inaperçu aux yeux des autorités gauloises. Ou au moins ne pas trop attirer leur attention.
Pour rappeler la situation, au cas où de nouvelles personnes tomberaient sur le blog et seraient soudainement intéressées par le sujet, nous nous situons en France après la Libération. La période sur laquelle nous allons nous concentrer se situe principalement entre 1945 et le début des années 1950.
Il faut aussi savoir que dans un pays qui sort d’une guerre, et qui a été envahi, les pouvoirs officiels ont besoin de temps pour s’installer et se mettre en position de force. Ajoutons à cela le fait que certains des gendarmes, des militaires et des personnes détentrices du pouvoir avaient partagé des joies et des peines dans les rangs de la Résistance avec ceux qu’ils allaient devoir persécuter. Ils avaient parfois aussi partagé des expériences qui ne pouvaient pas être racontées, et en certaines occasions, ils ont fermé les yeux, ou fait en sorte que lorsqu’ils étaient pris en flagrant délit, les peines n’étaient pas aussi sévères qu’elles auraient pu l’être. Tout cela dans les premières années, bien sûr.
Et la dernière pièce du puzzle, c’est qu’il y avait une personne qui avait assez d’imagination et d’audace, et qui se trouvait au bon endroit au bon moment.
Bien sûr, une personne seule n’ira nulle part. Mais si elle parvient à s’entourer d’une équipe suffisamment nombreuse, active et compétente, les choses peuvent changer. Et si cette équipe fait également partie d’une grande organisation, habituée à la lutte, à la clandestinité et à la survie, alors l’affaire se présente bien.
Ceux qui suivent le blog savent déjà qu’il s’agit de Laureano Cerrada, le cheminot de Miedes. Nous avons parlé dans les articles précédents de l’équipe qui s’est formée pendant les années de l’occupation nazie, et qui a continué à se développer par la suite. Et nous nous y revenons aujourd’hui.
L’organisation n’était autre que le Mouvement libertaire Espagnol. Le lieu approprié était la France de l’après-guerre, et plus précisément Paris, à la fin de la guerre mondiale. Cerrada est le secrétaire de la Régionale Nord, qui comprend Paris et les départements du nord du pays. Beaucoup d ses camarades ont agi avec lui dans la Résistance. Il a beaucoup d’argent qu’il a gagné principalement en falsifiant des cartes de rationnement et toutes sortes de papiers. Et il a aussi beaucoup d’armes, qu’il a récupérées auprès de la Résistance, ainsi que celles qu’il a volées aux Allemands.
Ce qui lui manque pour l’instant, c’est un meilleur contrôle de l’organisation, et le congrès du MLE qui se tiendra à Paris en mai 1945 jouera un rôle essentiel à cet égard. C’est ainsi que les choses se passent. A ce congrès participe une personne qui peut contrôler le MLE, mais qui, comme par hasard, a besoin d’argent. Alors Cerrada, d’une part, en met à disposition de la sainte famille, c’est-à-dire Germinal Esgleas, qui est la personne en question, et sa compagne, Federica Montseny. Lui est le parfait bureaucrate pour gérer l’organisation, et elle, Federica, avec son éloquence et son pouvoir dans la presse libertaire, est la mobilisatrice des masses. Cerrada n’oublie pas non plus de payer le voyage et l’hébergement à Paris des délégations des fédérations favorables à sa position, et tente d’en rallier de nouvelles pour assurer la victoire.
Comme si cela ne suffisait pas, la chance a souri à Laureano pendant 20 jours mouvementés. D’une part, le 25 avril, les plaques de pesetas apparaissent à Milan. Il se précipite en Italie, s’en empare et, sans avoir le temps de reprendre son souffle, rentre à Paris pour assister à l’ouverture du congrès le 1er mai. Et le congrès se déroule sans encombres. Esgleas est nommé secrétaire général de la MLE et Paulino Malsand est nommé coordinateur, chargé de l’action clandestine. L’heure est venue d’étoffer l’équipe.
D’une part, en plus des personnes qui avaient déjà travaillé avec lui dans la Résistance, comme Juan Sánchez, Manolo Huet, Joaquín Blesa et Liberto Ros, Cerrada commence à recruter divers membres du « Bataillon Libertad ». Cette unité était composée de 300 à 400 libertaires qui avaient combattu dans la Résistance en France. Parmi les membres du groupe figurent José Bañón, Francisco Martínez, Alberto Santaolaria et le guide et guérillero Ramón Vila. José Villanueva Lecumberri mérite une mention spéciale. C’était le « Bárcenas » de Laureano. Il est le trésorier de l’organisation, l’homme à l’éternelle mallette.
Nous avons déjà dit qu’il y avait les armes, mais aussi les gens. L’étape suivante consiste donc à mettre en place l’infrastructure.
D’une part, il faut offrir le meilleur hébergement possible aux membres de l’équipe et à leurs familles. C’est là qu’interviennent les hôtels, qui sont en fait des immeubles d’habitation. Nous en avons trouvé quelques-uns dans Paris. L’hôtel des Vosges, passage Goix, où l’on a découvert en 1949 l’une des imprimeries clandestines et un très important dépôt d’armes. Celui de la rue Rebeval, où l’on a retrouvé en 1951 deux tapisseries flamandes volées au XVIIe siècle par les groupes d’expropriateurs, ou celui de la rue Bichat, au n° 12. Par coïncidence, c’est au même numéro que se trouvait le siège de la CNT parisienne. En dehors de la capitale, il y en a d’autres, comme celui acquis à Mont-Louis, en Cerdagne française, que l’on peut rejoindre en train depuis Toulouse. L’itinéraire et l’hôtel utilisés par les groupes d’action qui descendaient vers l’État espagnol étaient gérés par Constancio Durban, qui s’était distingué dans les réseaux d’évasion pendant la Seconde Guerre mondiale. Durban, comme Ramón Vila, a refusé les médailles et les honneurs décernés par les armées alliées pour leur action dans la Résistance en février 1946.
Il y a aussi l’hôtel-restaurant Lux Bar, 45 rue Maréchal Foch à Perpignan, tenu par Alberto Ballesteros, qui fut également délégué frontalier pour la zone des Pyrénées-Orientales. A tout cela s’ajoute un important réseau de planques, surtout dans la capitale française, mais aussi dans les villes à forte présence libertaire espagnole. Et bien sûr, le Mas Tartás, la grande base de la guérilla près de la frontière espagnole, qui a été acheté. Il y aurait certainement d’autres hôtels de ce type à Toulouse, Lyon ou Marseille, mais je n’ai pas encore pu les trouver.
Et comment déplacer toutes ces armes ? Le moyen qu’ils ont trouvé ne semble pas mauvais.
D’une part, ils ont acheté et géré des garages dans lesquels ils réparaient, achetaient, vendaient, louaient et préparaient des espaces cachés dans des véhicules. L’un d’entre eux était situé rue Douane à Paris. Un autre est situé au 35 rue Rebeval, au nom de la société Rebeval Aeromecanique. Il s’agit de garages, d’un atelier et d’un pavillon. Les hommes de paille ? Félix Castro Salgado de la CNT parisienne et Sylvia Borsici. Pour ceux qui ne connaissent pas cette dame, elle était la « propriétaire » de l’Hôtel des Vosges, où se trouvait l’imprimerie clandestine.
D’autre part, ils ont créé une société de transport, par exemple Rapid Paris. Comment savoir qu’il s’agit d’une société de Cerrada ? Eh bien, si l’on regarde ses associés, on découvre Eduardo Rey, Vicente Gallego et José Calpe.
Ces noms vous disent quelque chose, n’est-ce pas ? Eh bien oui, ils font partie des personnes arrêtées dans l’imprimerie clandestine du Passage Goix. La société a été créée en juillet 1948, son capital s’élevait à 4.500.000 francs et son siège était situé 50 rue Vergniaud à Paris. Outre un hangar et un garage, elle disposait de cinq camions et d’une camionnette, de trois mécaniciens et de plusieurs chauffeurs. Cette entreprise a été créée en 48, mais il est probable qu’il y en ait eu d’autres en activité, que je n’ai pas trouvées jusqu’à présent. Sa version espagnole était Empresa de Transportes Galicia, dont voici le lien : https://www.elsaltodiario.com/ni-cautivos-ni-desarmados/la-empresa-de-transportes-galicia-sa
D’ailleurs, si l’on parle de transport terrestre, il ne faut pas oublier l’achat de la Vedette, achetée à l’armée américaine à Marseille en 1947 pour le transport maritime, et même l’achat de l’avion léger Norecrin, avec lequel on tenta de bombarder Franco dans la baie de la Concha en 1948. Cet avion avait coûté 1 600 000 francs, payés avec les fonds du hold-up de Paris de février 1946, et il avait été mis au nom de Georges Fontenis, secrétaire général de la Fédération anarchiste française. Le Norecrin fut utilisé pour transporter des personnes et du matériel en diverses occasions à travers le pays voisin.
Continuons avec les entreprises du réseau. Lorsque nous nous sommes lancés sur la question de la contrefaçon, diverses imprimeries clandestines ont vu le jour, que la police française a progressivement découvertes et démantelées. En effet, grâce aux propres déclarations de Laureano lors de son arrestation en 1951, lorsqu’il explique aux agents où il a trouvé l’argent pour acheter le Norecrin, il leur dit que c’est grâce à la falsification de cartes d’alimentation dans une imprimerie qu’il possédait rue de la Dhuys, dans le quartier parisien de Bagnolet. Nous savons déjà quril est faux que l’avion ait été acheté avec ces documents, mais ce qu’il dit de cette imprimerie, dont nous n’avions pas connaissance, nous l’ignorons pour l’instant. Et puisque nous parlons d’imprimerie, il existe aujourd’hui une imprimerie d’apparence légale, l’Imprimerie Nouvelle, située au 21 boulevard de Grenelle dans la capitale française, fondée en novembre 1951 par l’un des associés de Rapid Paris, le Français Raymond Raganaud. Rappelons qu’à cette époque, Cerrada était déjà en prison pour falsification. Mais c’est aussi une coïncidence que l’un des hommes de Laureano commence à créer une entreprise, nantie d’une presse à imprimer.
Le rapport entre la clandestinité libertaire en France et le monde de la chaussure est quelque chose qui m’échappe, mais qu’il faut souligner. Pour commencer, il y avait une usine de chaussures et ses entrepôts sur la place Denfer-Rochereau à Paris, dirigée par l’ami et collaborateur de Cerrada, Pedro Moñino « el Zapatero Cojo » (le cordonnier boiteux). Ce n’est pas le seul investissement dans le monde de la chaussure : Teófilo Navarro « Negro » (un autre membre des groupes d’action), dirige un atelier de réparation de chaussures avenue Paul Sejourné à Toulouse ; il est responsable d’un collectif de cordonniers créé grâce au soutien financier de Cerrada. Nous avons également rencontré l’entreprise Etablessement Semel et Cie, spécialisée dans la fabrication de sandales à partir de matériaux divers.
A ma grande surprise, l’un des associés n’est autre qu’un certain Manuel Huet. Serait-ce quelqu’un d’autre qui porte les mêmes nom et prénom ? La date de sa création est octobre 1946. On sait qu’au cours de cette même année, Manolo avait été très actif dans la capitale française. Mes doutes se dissipèrent lorsque je vis l’adresse que Huet donnait comme étant la sienne, à savoir le 12 rue Bichat. Oui, le siège de la CNT parisienne et le petit hôtel du groupe Cerrada. L’entreprise était située au 58 boulevard de Ménilmontant et l’investissement était de 150 000 francs. Aux côtés de Manolo se trouvent Pedro León et Aline Semel. Fin janvier 1947, Huet cèdera ses parts à Mme Semel ; Pedro Leon fit de même , et tous deux quitteront la société.
Passons à un autre secteur d’activité, car le journal Le Populaire, daté du 15-2-1951, fait référence à une entreprise fondée par Cerrada lui-même dans la ville de Reims, bien que je ne connaisse pas le nom de l’entreprise pour l’instant. En l’occurrence, il s’agissait d’une société d’installations électriques chez les particuliers, fondée en 1947, et qui, au moment de son arrestation en 1951, conservait encore une grande partie de ses actions.
On connaît aussi le soutien financier de l’organisation à diverses coopératives de camarades du bâtiment, ou à la colonie d’Aymare.
Quant au blanchiment des faux billets, il s’est fait de différentes manières. D’une part, après la fin de la guerre mondiale, le papier disponible en France n’était pas adapté à la contrefaçon de la peseta. Verardini a donc trouvé la bonne clé : « L’idée n’était pas d’utiliser le mode opératoire consistant à échanger des billets de banque contre des billets de banque , mais, avec les contacts appropriés, de profiter des services compétents de l’Hôtel des Monnaies qui existent dans tous les pays, et qui se consacrent exclusivement à la régénération de la circulation des billets de banque, en éliminant ceux qui sont dans un état défectueux ». Ce mode opératoire consistait à échanger les billets défectueux contre des billets contrefaits. Cette opération était réalisée en plaçant les billets dans un crématorium. Le personnel impliqué dans cette substitution exigeait un prix de 20 à 40%, quel que soit le pays. En Espagne, également, selon les professionnels cités plus haut. C’est une opération qui ne se fait pas en une seule fois, mais on négocie un certain montant qui sera réalisé petit à petit, jour après jour ».
Et lorsque du bon papier était obtenu, ils échangeaient billets contre billets, les utilisaient dans des achats, ou les donnaient à des équipes extérieures ou non à l’organisation pour les vendre, comme le fit « el Maño » avec les Argentins, qui échangèrent chaque faux billet de 500 pesetas contre 1000 francs réels.
Il faut souligner qu’une grande partie de l’effort de Cerrada et de ses équipes visait toujours à soutenir les groupes d’action opérant en Espagne, à financer la presse libertaire, à essayer de rendre la vie un peu plus facile aux nombreux militants confédéraux qui peuplaient les prisons franquistes, ainsi qu’à leurs familles,. Il s’agissait surtout d’essayer de mettre fin à la fois à la vie du dictateur Franco et à son régime. Certes, l’ensemble de ce montage peut nous rappeler les systèmes de corruption qui sont mis au jour dans ce pays et dans d’autres, ou certaines organisations liées à des réseaux mafieux. Mais il y a un détail qui n’est pas du tout insignifiant et qui, du moins pour moi, change beaucoup de choses. L’essentiel de cet argent volé, falsifié ou fraudé n’a pas servi à enrichir les dirigeants et les membres du complot, mais à renforcer l’organisation, à équilibrer les finances déficitaires de la presse et de la propagande confédérales, à aider l’immense collectif des prisonniers et de leurs familles, ou les coopératives fondées par des personnes de la MLE. Bien sûr, chacun en tirera ses propres conclusions, aussi justes ou erronées que les miennes. On ne peut pas non plus nier, comme Cerrada lui-même s’en est plaint, que certains de ses hommes de paille (anarchistes comme lui), chargés de l’argent qu’ils pouvaient, sont allés en Amérique du Sud et sont devenus de riches hommes d’affaires.
Je vous annonce que dans le prochain épisode nous commencerons par les groupes d’expropriation.
A la prochaine fois, compas. Salut et mémoire.
Sources : https://gallica.bnf.fr/accueil/fr/html/accueil-fr
Enciclopedia del anarquismo ibérico (Miguel Íñiguez),
https://anarcoefemerides.balearweb.net/
Historia de un atentado aéreo contra el general Franco (Antonio Téllez) La CNT en la encrucijada. Aventuras de un heterodoxo (Luis Andrés Edo)
De la Unión a Banat (Juan Giménez)
Federica Montseny. Una anarquista en el poder (Irene Lozano)
El ángulo Muerto (Ni cautivos ni desarmadas)
Archivo de la Fundación Anselmo Lorenzo et nos propres archives.